Je suis rentrée chez moi ensuite - mais j'ai le cœur lourd. Sur la dalle, la chaleur et les tensions vont continuer de monter tout au long de cette dernière journée... et je suis hantée par ce qui se passera demain matin au lever du jour. Les associations promettent de ne pas les lâcher, d'orienter au mieux, de garder ensemble les personnes qui le souhaitent, mais comment ? Y aura-t-il quelques propositions décentes ? Des affrontements ? Il n'y a que des populations vulnérables dans ce groupe, et c'est leur nombre qui donnait un peu de poids aux négociations, mais une fois dispersés ? Et les obligations de l'Etat sur les hébergements d'urgence, on en parle ?
Care Box
To care : j'aime ce mot, qui dit à la fois la précaution, l'attention, la responsabilité, le souci, l'importance, le soin. Care box : un néologisme pour quelque chose comme, boîte à attention (littéralement en anglais imaginaire, trousse de secours).
12 août 2026
Paris, 2026 ?
Je suis rentrée chez moi ensuite - mais j'ai le cœur lourd. Sur la dalle, la chaleur et les tensions vont continuer de monter tout au long de cette dernière journée... et je suis hantée par ce qui se passera demain matin au lever du jour. Les associations promettent de ne pas les lâcher, d'orienter au mieux, de garder ensemble les personnes qui le souhaitent, mais comment ? Y aura-t-il quelques propositions décentes ? Des affrontements ? Il n'y a que des populations vulnérables dans ce groupe, et c'est leur nombre qui donnait un peu de poids aux négociations, mais une fois dispersés ? Et les obligations de l'Etat sur les hébergements d'urgence, on en parle ?
10 août 2026
Les deux devoirs : veiller et espérer.
Ce titre magnifique d'un chapitre des Misérables, retrouvé grâce au film Victor comme tout le monde. Le texte est à la hauteur, dont voici la fin :
L’avenir arrivera-t-il ? il semble qu’on peut presque se faire cette question quand on voit tant d’ombre terrible. Sombre face-à-face des égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les ténèbres de l’éducation riche, l’appétit croissant par l’enivrement, un étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui, dans quelques-uns, va jusqu’à l’aversion des souffrants, une satisfaction implacable, le moi si enflé qu’il ferme l’âme ; — chez les misérables, la convoitise, l’envie, la haine de voir les autres jouir, les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les cœurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité, l’ignorance impure et simple.
Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel ? le point lumineux qu’on y distingue est-il de ceux qui s’éteignent ? L’idéal est effrayant à voir ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires monstrueusement amoncelées autour de lui ; pourtant pas plus en danger qu’une étoile dans les gueules des nuages.
Dans cette période, l'accélération des aberrations sociales, politiques et écologiques et l'approche des présidentielles m'amènent plus que jamais à une envie croissante d'action. Outre la librairie-café coopérative (et sa chorale pour garder de la joie), j'envisage fortement une inscription syndicale à la rentrée, la participation à des manifestations, et peut-être l'engagement dans l'action associative (je pense notamment à la LDH). Ce qui me ramène à la question du temps, non extensible, et de la part à garder pour... juste vivre, avec ou malgré tout cela... "Etre heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple", comme l'écrit Prévert.
Et aussi à des questions sur une autre vigilance, celle à ma colère comme moteur, à qui Jean-Yves Leloup souffle une ou deux pistes de réponse peut-être, comme un garde-fou bienveillant : Avant de descendre dans la rue, descendre en soi-même : QUI descend dans la rue ? écho à son fameux, Qui tourne la clé ? Descendre à partir de ce qui transforme la colère. Ou encore : revenir dans son axe, retrouver un espace en soi où il y a en soi un peu de paix et de bonheur, c'est par là qu'il faut commencer. Et après, à partir de ce lieu-là, agir.
Hier avec Marion nous sommes allées apporter des packs d'eau et de la nourriture sur le lieu d'occupation conjointe Samu Social / Utopia 56. Un enfer sur une dalle de béton brûlante, des femmes, des petits enfants, aucune réponse de l'Etat. Ce qui m'a appelée là-bas plus encore qu'ailleurs, c'est cette convergence entre les professionnels impuissants et les usagers, leurs souffrances en écho qui pour une fois se solidarisent. Ce que nous avons apporté - littéralement, des gouttes d'eau, dérisoires, pour une tentative qui a toutes les chances de se terminer par une évacuation brutale. Fallait-il ne rien faire pour autant ? Je crois que pour moi, ce n'est plus possible.
05 août 2026
Res-source

Allier le terrestre et le spirituel, la gravité et les rires, faire le marché, manger des confitures maison, je n'ai besoin de rien d'autre. Faire des projets de rando pourquoi pas, Belle-Ile, ou la montagne ? Je suis pleine de gratitude pour ces jours, qui m'ont comme ramenée chez moi : la simplicité, l'amitié, la nature - l'essentiel.
23 juillet 2026
I remember Dublin city in the rare ould times

14 juillet 2026
Quand l’avenir ne protège plus les vivants
Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.
Ils ne concernent pas seulement un être disparu, un visage aimé, une maison quittée, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brûle. Des forêts calcinées. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.
Le deuil climatique est peut-être cela : la douleur d’assister à la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un récit collectif suffisamment protecteur.
Ce n’est pas seulement avoir peur de l’avenir. C’est sentir que l’avenir lui-même devient incertain comme lieu d’accueil. Là où les générations précédentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un métier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourd’hui une planète menacée, des institutions hésitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des étés invivables, des incendies, des pénuries d’eau, des animaux qui meurent.
Il ne s’agit donc pas simplement d’anxiété. Il s’agit d’une atteinte du lien à l’avenir.
Quand le monde ne fait plus abri
Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.
Même si l’enfance est traversée par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin d’un fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera après soi.
Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle n’est pas une fragilité narcissique de jeunesse. Elle est une réponse psychique à une menace réelle. Les jeunes ne sont pas seulement plus “sensibles” ; ils sont placés en première ligne temporelle. Ils auront à vivre plus longtemps dans les conséquences de ce que les générations précédentes ont produit, toléré, nié ou repoussé.
Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.
Le feu comme scène traumatique
Les incendies ont une force symbolique particulière. Ils ne détruisent pas seulement des arbres. Ils dévorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scène de guerre. Ils font disparaître les repères, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bêtes lentes qui n’ont pas pu fuir.
Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle d’un monde qui ne parvient plus à contenir sa propre chaleur.
Pour le psychisme, l’incendie produit une sidération. Il y a le visible : flammes, fumées, cendres, évacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi l’invisible : la perte d’un sentiment de continuité. Après le feu, le paysage n’est plus le même. Il reste debout parfois, mais il n’habite plus de la même façon.
Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumées, qui entendent parler de forêts détruites, d’animaux brûlés, de terres ravagées, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scène. Une scène qui peut s’inscrire comme effraction : le vivant n’est plus garanti.
La mort des animaux : douleur muette du vivant
La mort des animaux touche une zone très archaïque de notre sensibilité.
Un animal qui meurt dans un incendie, une sécheresse, une marée de chaleur, n’est pas seulement une donnée écologique. Il est un visage sans parole. Il est l’innocence exposée. Il est le vivant qui subit sans avoir participé à la destruction.
C’est peut-être pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles réveillent un sentiment d’injustice radicale. Les animaux n’ont pas voté, pas produit, pas spéculé, pas organisé l’épuisement des sols, pas inventé les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois à cause de nous.
Dans la psyché, l’animal peut représenter une part vulnérable du monde : une présence qui ne parle pas mais qui témoigne. Quand il disparaît, quelque chose de notre propre humanité se trouve atteint.
La souffrance écologique passe souvent par là : par l’image d’une biche fuyant le feu, d’un hérisson écrasé par la sécheresse, d’un oiseau tombé du nid sous la chaleur, d’un poisson mort dans une eau sans oxygène. Ce sont des scènes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.
L’éco-anxiété n’est pas seulement une peur
Il faut se méfier du mot “anxiété” lorsqu’il enferme le sujet du côté du trouble individuel.
Bien sûr, il y a de l’angoisse. Des nuits inquiètes. Des pensées envahissantes. Une difficulté à se projeter. Un sentiment d’impuissance. Mais l’éco-anxiété n’est pas seulement une pathologie à calmer. Elle est aussi un signal. Elle témoigne d’un conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la société continue parfois à nier.
Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraît si fragile ?
L’éco-anxiété devient alors une angoisse du lien social. Ce n’est pas seulement la planète qui inquiète ; c’est l’absence de réponse commune à la hauteur du danger.
Le deuil d’un avenir désirable
Le deuil climatique est aussi le deuil d’une représentation.
Longtemps, l’avenir a été pensé comme progrès. On pouvait critiquer ce progrès, en voir la violence, mais il portait malgré tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protégés.
Aujourd’hui, cette promesse est profondément entamée.
Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel métier ils exerceront, où ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si l’eau manquera, si les étés deviendront dangereux, si les forêts brûleront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.
Cette interrogation est vertigineuse.
Elle touche au désir même de transmission. Car désirer un enfant, désirer une maison, désirer un métier, désirer un jardin, désirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce désir. Lorsque l’avenir devient menaçant, le désir lui-même peut se contracter.
Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.
L’absence de protection : blessure politique et psychique
Ce qui exaspère tant, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est le sentiment que la catastrophe était annoncée, pensée, documentée, et que pourtant l’action demeure insuffisante.
Cette absence de protection produit une blessure particulière. Elle rappelle au psychisme infantile une scène ancienne : celle où le danger est là, visible, mais où les adultes ne se lèvent pas assez vite.
Pour beaucoup de jeunes, les générations adultes peuvent apparaître comme ambivalentes : aimantes dans l’intime, mais défaillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de l’éducation, de l’argent, des conseils, mais elles semblent incapables d’organiser la protection du monde commun.
D’où cette colère : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abîmé.
Cette colère mérite d’être entendue. Elle n’est pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, l’État, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivités, se tiennent enfin du côté du vivant. Elle demande une limite posée à la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissé à la seule logique de l’exploitation.
Fragilité et exaspération
L’éco-anxiété rend fragile, mais elle rend aussi exaspéré.
Fragile, parce qu’elle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimés, peur de ne pas pouvoir protéger les animaux, les enfants, les paysages.
Exaspéré, parce que l’inaction devient insupportable. La lenteur politique est vécue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscènes lorsqu’ils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nécessaires, semblent dérisoires si le collectif ne suit pas.
Cette exaspération peut devenir un moteur. Elle peut conduire à militer, à créer, à cultiver autrement, à refuser certains modèles, à inventer d’autres formes d’habitat, de sobriété, de soin, de solidarité. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-même : fatigue, retrait, cynisme, désespoir, sentiment d’être seul à sentir.
La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne s’agit pas de dire au jeune : “Votre peur est excessive.” Il s’agit peut-être d’abord de reconnaître : “Votre peur a un objet. Votre colère a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de l’état du monde.”
La solastalgie : être exilé sans partir
Il existe une douleur particulière : celle d’être encore chez soi, mais de ne plus reconnaître son lieu.
Un paysage qui change, une rivière asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.
On n’a pas quitté le lieu, mais le lieu s’est éloigné.
Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu à des cérémonies. Personne n’organise de rituel pour les saisons perdues, les espèces disparues, les odeurs d’enfance qui ne reviendront plus, les étés devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.
Peut-être sommes-nous en manque de rites écologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bêtes, les sols, les rivières. Nous passons trop vite de l’information à l’adaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.
Et si le chagrin n’est pas reconnu, il devient angoisse ou rage.
Psychanalyse du déni climatique
Le déni climatique n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut être compris comme une défense psychique.
Reconnaître pleinement la destruction en cours oblige à renoncer à des illusions : illusion de maîtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de séparation entre l’humain et le reste du vivant. Cela oblige à accepter que notre mode de vie ait un coût, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les générations futures et les autres vivants.
Ce savoir est difficile à supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les écologistes, ridiculisent les jeunes, parlent d’hystérie, de catastrophisme, de naïveté.
Mais ce mépris protège souvent de l’effondrement intérieur.
Il est plus facile de traiter les jeunes d’excessifs que d’entendre ce qu’ils disent : nous héritons d’un monde que vous avez aimé sans assez le protéger.
Réinventer un avenir désirable
L’enjeu n’est pas de fabriquer une espérance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrètes de protection.
Un avenir désirable ne peut plus être seulement un avenir de consommation. Il devra être un avenir de liens, de fraîcheur, d’ombre, d’eau préservée, de lenteur retrouvée, de villes respirables, de jardins partagés, de soin aux animaux, de réparation des sols, de sobriété choisie plutôt que de pénurie subie.
Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir d’un imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaître que l’humain n’est pas au-dessus du vivant, mais dedans. Dépendant. Relié. Vulnérable.
Le soin comme réponse politique
Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.
Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.
Une jeunesse à qui l’on demande de s’adapter à l’effondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse à qui l’on donne des moyens d’agir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des récits désirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.
Conclusion : pleurer, puis protéger
Peut-être que l’éco-anxiété est le nom contemporain d’une exigence éthique : refuser de s’habituer à la disparition du vivant.
Elle nous rappelle que la sensibilité n’est pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brûle.
Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-être est-ce parce qu’ils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisés à ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement à être admiré. Il demande à être défendu.
Joëlle Lanteri, psychanalyste
12 juillet 2026
Indicible ?
11 juillet 2026
Eric
Papa, mon Papa, mon Papou.
Un mot qu'on ne dit qu'à une seule personne.
Ce qui nous a fait sourire en préparant ce texte, c'est qu'on a eu du mal à trouver de toi une photo où tu ne fasses pas le clown. Une grimace, la langue tirée, les dents de morse avec tout ce que tu trouvais, ou ce fameux sourire de travers — le sourire Baude, on en a tous les 3 hérité, merci papa.
Ce côté grand gosse te ressemblait tellement. On se souvient des batailles légendaires de pistolets à balles jaunes à travers la maison, des courses en ballon sauteur dans le couloir, de toi jouant avec les voitures télécommandées, ou envoyant les têtards morts au bout de ta sarbacane depuis l'appartement des Orres sur les gens en contrebas — et aussi de Maman te hurlant dessus quand elle l'a découvert. Cet humour tu l'auras eu jusqu'au bout : mardi dernier à l'hôpital, tu avais un capteur rouge lumineux au bout de l'index, tu pouvais à peine parler, mais tu as quand même trouvé le moyen d'articuler « E.T. téléphone maison ». Ce qui nous a valu un bon fou rire.
Indissociables de toi, il y a tes chiennes, tes « toutounes », qui ont toujours été le quatrième enfant de la maison. Sans doute les plus mal élevées de la famille, celles qui avaient tous les droits, qui partageaient ta glace ou ton gâteau, et qui t'accompagnaient partout, à la chasse comme ailleurs. La chasse cela voulait aussi dire te voir découper tranquillement un sanglier ou découvrir les bois de chevreuil cuisant dans la marmite le matin pendant qu'on prenait le petit déjeuner : bonne chance pour manger après.
Chasseur d’images aussi depuis que nous sommes tous petits, les tonnes de photos dans les albums photo de famille sont autant de souvenirs à garder de toi. Celles des photos de nature que tu nous as appris à regarder aussi, autant de souvenirs vivants de ton œil de photographe.
Grand bricoleur depuis toujours, Leroy Merlin a sans doute perdu un de ses plus gros clients détenteur de la carte Gold Platine. Il n'y a pas une seule pièce de la maison que tu n'aies refaite — salle de bain, cuisine, cabinet dentaire, salon, entrée, terrasse — souvent en attaquant les travaux un peu trop vite, parfois avec une vision pharaonique,, sans plan de bataille élaboré et nécessitant 36 allers retours au magasin. On avait toujours dit que tu t'arrêterais quand tu serais mort ; je crois que tu es parti avant d'avoir fini la salle de bains, ça nous ferait presque sourire. Et dans ton antre, dans cet atelier en bordel, il sortait de tes mains de magnifiques maquettes de bateaux, faites avec les outils de chirurgien-dentiste que Maman cherchait au cabinet.
La musique aussi a rythmé nos années. Toi, le son à fond sur les grosses enceintes du salon — des Beatles à Michael Jackson en passant par AC/DC, le classique, l'opéra, le jazz manouche — et Maman qui hurlait parce que c'était trop fort. Le tout à écouter de préférence sur le matériel dernier cri acheté en douce en pensant qu'elle ne le verrait pas.
Il y a aussi ce goût des belles choses que tu nous as transmis : collectionneur de beaux objets, de dessins, cette passion pour les brocantes à faire au lever du jour — même si cela voulait dire te suivre à vingt mètres derrière.
Et puis il y a les vacances. L'hiver aux Orres, à dévaler les pentes à fond, parce que si ça ne chauffait pas dans les cuisses, c'est qu'on n'attaquait pas assez les pistes. L'été à Batz-sur-Mer, initiant les garçons à la pêche sous-marine, a la plongée en apnée, tout ça pour ne ramener qu’une vieille. A fond sur le 4,20 de Jean-Pierre aussi, jusqu'à l'achever au large de la baie de La Baule et devoir se faire rapatrier par les sauveteurs en mer. C'est toi aussi qui nous à tous emmené chasser le mulet à l'épuisette dans le Traict les pieds dans la vase, en poussant de grands cris — pas sûr que ce soit très légal mais qu’est ce qu’on a ri.
Grâce à toi Philippe a très tôt bidouillé des ordinateurs, découvert ses premiers jeux vidéo, et finalement, indirectement, trouvé le métier qu’il fait aujourd'hui. Cécile bricole et crée dans son atelier a peu près autant en bazar que le tien et Xavier dessine encore mieux que toi.
Tout cela continuera à vivre à travers chacun de nous. Il y a une partie de toi qu'on retrouve chez nous trois, chez tes petits-enfants, dans les valeurs que tu nous as transmises, dans ce que nous sommes devenus et dans la fratrie que l'on forme.
Merci pour tout ça, pour tout le reste, et bien plus.
Sois heureux là-haut parmi ceux qui sont déjà partis — Maman, nos grands-parents, et tes nombreuses chiennes.
On t'aime, Papa.
10 juillet 2026
Papa Baude
Pour moi c'était la maison du bonheur - un papa, une maman, trois enfants, un chien, des albums photos pleins de sourires, une maison magnifique remplie de beaux objets, un grand jardin planté de pivoines et de souvenirs. Ado un peu perdue et pas très gaie, j'y ai trouvé une famille d'adoption, des années durant. Des fous-rires à en pisser dans ma culotte, des révisions de bac puis de partiels, des vacances, des repas de famille, une fête pour mes 18 ans et une autre pour ceux de Cécile où Marion a rencontré Guy, des baisers en cachette et des escaliers qui craquent, des chiens qui se succèdent avec toujours la même bonne bouille noire et blanche, des blagues de cul à table (shocking !), Starmania à fond dans les super enceintes du salon et l'odeur du tabac Amsterdamer. Cette maison je pourrais encore en redonner tellement de détails de mémoire... la petite chambre de Léone, les toilettes à mi-escalier, la couleur de la salle de bains des parents, l'odeur du parfum de Françoise, l'atelier d'Eric, la salle de jeux où nous avons fait des courses en sac... de couchage, et tant d'autres.
Françoise est partie il y a quelques années déjà, et maintenant c'est Eric qui s'en va, et avec lui toute une part de mon histoire. Ce Papa Baude à qui j'avais envisagé de demander de m'accompagner jusqu'à l'autel lors de mon mariage, mon propre père semblant pour le moins ambivalent à ce sujet. Hier nous nous sommes tous retrouvés à Batz - un autre lieu familial lui aussi marqué de tant de souvenirs, baptêmes, mariages, obsèques. C'était triste et doux de voir ou de revoir des êtres qui font ou ont fait plus ou moins partie de ma vie depuis si longtemps, mais grandis, ou vieillis, riches d'enfants ou de petits-enfants, de penser aux absents aussi. Ca s'appelle comment une amitié où l'on connaît non seulement toute la famille mais même les amis de la famille de l'autre sur plusieurs générations ? (Un trésor, probablement).
Je me suis fait cueillir plusieurs fois - par la maquette de bateau sur le cercueil, par les mots de Cécile, Xavier et Philippe pour leur père, par le contact du cercueil sous ma main, par sa sortie de l'église, par la peine de tous. Dans la journée j'ai fait un détour par le cimetière, faire un petit signe à Guy à qui nous avions dit adieu aussi ici... Et puis cette journée caniculaire s'est terminée par une baignade en mer, les petits-enfants ont retrouvé leur droit aux rires et à la légèreté, et les adultes ont trouvé un peu de douceur dans la fraîcheur de l'eau et dans les retrouvailles de tous avec tous - un bonheur inespéré dont j'espère qu'il a été contemplé avec beaucoup de tendresse depuis là-haut par Eric et Françoise (Cécile me disait, on attend encore le SMS laconique : "Bien arrivé, Maman est avec moi, bises !").
05 juillet 2026
Un peu de paix
27 juin 2026
Demain le feu
Il dit : Je ne sais sincèrement pas comment vous faites pour être, au minimum et en plus de tout ça, à l'écoute de vos patients..., elle plussoie : Je ne sais pas comment tu fais.
La vérité c'est que je ne fais pas. La vérité c'est que j'ai débloqué des niveaux d'angoisse et de fatigue insoupçonnés jusque-là, et que j'avance en mode soldat dissocié la plupart du temps. Mais que je sens bien à quel point je suis en permanence au bord d'éclater d'angoisse, de chagrin ou de rage.
Travailler me protège - je mets mon armure invisible et j'y vais, et puis, ça me décale, pour quelques heures - ou pas, c'est selon : est-ce que je suis plus impactée par celle qui vient faire écho à ma propre éco-anxiété, ou exaspérée par ceux qui viennent pleurer sur leur petit nombril alors que dehors, en France, en 2026, les urgences débordent de gens âgés, de nourrissons ou de gens de la rue en train de littéralement CREVER de chaleur ?
Comment est-ce que je négocie - alors je n'ai pas absorbé l'impact traumatique de la semaine précédente - système nerveux toujours en hypervigilance et inquiétude long terme pour Elsa autant que pour Amaury - avec le fait qu'Amaury (en post-greffe) et le papa de Cécile (en soins palliatifs) sont actuellement dans des services hospitaliers sans climatisation, que les grands-mères de mes enfants - 81 et 89 ans, vivent dans des logements où la température ne redescend plus en-dessous de 32°C, augmentant les risques d'une catastrophe annoncée chaque jour ? Comment je négocie avec ma colère qui se politise et se radicalise de manière exponentielle - comme mon angoisse pour les années à venir ?
Comment je dors la nuit en pensant que mes proches sont en danger et que je suis impuissante - on peut y ajouter le rythme et les conditions de travail de Samir, par ailleurs totalement indisponible car en mode survie ? En anticipant que la clim ne tiendra pas, que l'appartement pour lequel je me suis endettée pour 20 ans sera peut-être invivable dans 3 et qu'un départ de feu sur de l'électro-ménager épuisé peut ne pas être complètement à exclure ?
Comment je fais pour accueillir les patients, en entretien, participer à régler des urgences au téléphone, répondre à la dame de la MDPH pour Elsa qui se manifeste enfin après 9 mois d'attente, essayer d'avancer sur les usines à gaz de Big Brother, la "facturation électronique obligatoire", et maintenir un minimum de l'intendance quotidienne ?
Comment je fais pour ne pas me prendre en pleine face le mur de ma solitude - parents fragiles, enfants fragiles, compagnon aux abonnés absents ? Hier pour amener en urgence un rafraîchisseur d'air à ma maman, qui n'avait même pas un ventilateur, je me suis retrouvée à... prendre un Uber. J'avais la possibilité d'emprunter une voiture à un pote mais, après une journée dans un bureau à 37°C, et à ce degré surtout d'épuisement et d'anxiété, prendre seule une route où les accidents se sont multipliés - malaises, agressivité ?
Une fois dans le VTC j'ai ressenti un soulagement que je n'ai pas compris tout de suite. Et puis si : j'étais enfin relayée. Prise en charge. Accompagnée. Par un homme, tant pis s'il était inconnu et rémunéré. Le chauffeur m'a offert des Dragibus : j'en aurais pleuré. Je me suis endormie quelques instants pendant le trajet, allongée sur la banquette arrière.
Je n'arrive pas à trouver la paix, - ça tourne en permanence, la peur, les larmes, la colère. Bizarrement majorées par la (mauvaise) conscience aiguë que dans ce monde, je continue à faire partie d'une minorité très privilégiée néanmoins. Est-ce que ça me retourne le coeur ? Oui. Est-ce que ça me redonne de l'élan ? Non. Je n'ai pas l'énergie même de réfléchir où en retrouver. Et ce n'est pas fréquent - d'habitude je me défends plutôt par le : "On se relève et on lance un nouveau projet."
