Papa, mon Papa, mon Papou.
Un mot qu'on ne dit qu'à une seule personne.
Ce qui nous a fait sourire en préparant ce texte, c'est qu'on a eu du mal à trouver de toi une photo où tu ne fasses pas le clown. Une grimace, la langue tirée, les dents de morse avec tout ce que tu trouvais, ou ce fameux sourire de travers — le sourire Baude, on en a tous les 3 hérité, merci papa.
Ce côté grand gosse te ressemblait tellement. On se souvient des batailles légendaires de pistolets à balles jaunes à travers la maison, des courses en ballon sauteur dans le couloir, de toi jouant avec les voitures télécommandées, ou envoyant les têtards morts au bout de ta sarbacane depuis l'appartement des Orres sur les gens en contrebas — et aussi de Maman te hurlant dessus quand elle l'a découvert. Cet humour tu l'auras eu jusqu'au bout : mardi dernier à l'hôpital, tu avais un capteur rouge lumineux au bout de l'index, tu pouvais à peine parler, mais tu as quand même trouvé le moyen d'articuler « E.T. téléphone maison ». Ce qui nous a valu un bon fou rire.
Indissociables de toi, il y a tes chiennes, tes « toutounes », qui ont toujours été le quatrième enfant de la maison. Sans doute les plus mal élevées de la famille, celles qui avaient tous les droits, qui partageaient ta glace ou ton gâteau, et qui t'accompagnaient partout, à la chasse comme ailleurs. La chasse cela voulait aussi dire te voir découper tranquillement un sanglier ou découvrir les bois de chevreuil cuisant dans la marmite le matin pendant qu'on prenait le petit déjeuner : bonne chance pour manger après.
Chasseur d’images aussi depuis que nous sommes tous petits, les tonnes de photos dans les albums photo de famille sont autant de souvenirs à garder de toi. Celles des photos de nature que tu nous as appris à regarder aussi, autant de souvenirs vivants de ton œil de photographe.
Grand bricoleur depuis toujours, Leroy Merlin a sans doute perdu un de ses plus gros clients détenteur de la carte Gold Platine. Il n'y a pas une seule pièce de la maison que tu n'aies refaite — salle de bain, cuisine, cabinet dentaire, salon, entrée, terrasse — souvent en attaquant les travaux un peu trop vite, parfois avec une vision pharaonique,, sans plan de bataille élaboré et nécessitant 36 allers retours au magasin. On avait toujours dit que tu t'arrêterais quand tu serais mort ; je crois que tu es parti avant d'avoir fini la salle de bains, ça nous ferait presque sourire. Et dans ton antre, dans cet atelier en bordel, il sortait de tes mains de magnifiques maquettes de bateaux, faites avec les outils de chirurgien-dentiste que Maman cherchait au cabinet.
La musique aussi a rythmé nos années. Toi, le son à fond sur les grosses enceintes du salon — des Beatles à Michael Jackson en passant par AC/DC, le classique, l'opéra, le jazz manouche — et Maman qui hurlait parce que c'était trop fort. Le tout à écouter de préférence sur le matériel dernier cri acheté en douce en pensant qu'elle ne le verrait pas.
Il y a aussi ce goût des belles choses que tu nous as transmis : collectionneur de beaux objets, de dessins, cette passion pour les brocantes à faire au lever du jour — même si cela voulait dire te suivre à vingt mètres derrière.
Et puis il y a les vacances. L'hiver aux Orres, à dévaler les pentes à fond, parce que si ça ne chauffait pas dans les cuisses, c'est qu'on n'attaquait pas assez les pistes. L'été à Batz-sur-Mer, initiant les garçons à la pêche sous-marine, a la plongée en apnée, tout ça pour ne ramener qu’une vieille. A fond sur le 4,20 de Jean-Pierre aussi, jusqu'à l'achever au large de la baie de La Baule et devoir se faire rapatrier par les sauveteurs en mer. C'est toi aussi qui nous à tous emmené chasser le mulet à l'épuisette dans le Traict les pieds dans la vase, en poussant de grands cris — pas sûr que ce soit très légal mais qu’est ce qu’on a ri.
Grâce à toi Philippe a très tôt bidouillé des ordinateurs, découvert ses premiers jeux vidéo, et finalement, indirectement, trouvé le métier qu’il fait aujourd'hui. Cécile bricole et crée dans son atelier a peu près autant en bazar que le tien et Xavier dessine encore mieux que toi.
Tout cela continuera à vivre à travers chacun de nous. Il y a une partie de toi qu'on retrouve chez nous trois, chez tes petits-enfants, dans les valeurs que tu nous as transmises, dans ce que nous sommes devenus et dans la fratrie que l'on forme.
Merci pour tout ça, pour tout le reste, et bien plus.
Sois heureux là-haut parmi ceux qui sont déjà partis — Maman, nos grands-parents, et tes nombreuses chiennes.
On t'aime, Papa.


