06 septembre 2026

Petits pas, la suite

Il y a presque 6 ans de cela, je listais nos petits pas - ceux qui permettent d'avoir une empreinte plus légère sur la Terre - ma part de colibri. Je constate avec plaisir qu'aussi petits soient-ils, ils restent plus ou moins d'actualité. J'y ajoute, de moins en moins d'achats de neuf, notamment pour l'habillement.

Aujourd'hui ce qui se construit c'est beaucoup le "ensemble", la chorale, Points Communs, la copropriété, l'adhésion à un syndicat, un soutien financier (très, très modeste) aux collectifs qui me paraissent œuvrer sur les thématiques les plus urgentes - information indépendante, écologie, droits de l'homme.

Est-ce que c'est suffisant ? Evidemment pas. Est-ce que ce sont des priorités de bobos ? Absolument. Mais encore une fois - ne rien faire n'est plus une option. 

05 septembre 2026

Soudain

Ce moment de grâce absolue... le film est une ode à la douceur, à la lenteur, à ce qui nous fait humains. Un OVNI de 3h où voir le temps passer et les liens se construire est un luxe infini et joyeux, malgré la gravité des thèmes abordés - le grand âge, la maladie et la mort, et leurs antidotes : la parole, le toucher, le regard, et... rester debout, au sens propre comme au sens figuré. 

Tout est d'une infinie délicatesse, à commencer par cette rencontre inattendue, ce coup de foudre amical qui nous décale tellement des histoires cent fois vues de coups de foudre amoureux.

J'adore que le film ait été tourné dans un véritable Ehpad, laissant là aussi le hasard et la grâce s'inviter là où on ne les attendait pas. Le sous-texte politique est parfois un peu insistant (la scène avec le tableau blanc), mais c'est si beau de se dire qu'un réalisateur a eu suffisamment le courage de ses convictions pour faire confiance au spectateur pour le suivre jusqu'au bout de sa démonstration.

On n'est pas loin du théâtre, dans la présence incarnée, sensorielle malgré l'écran - et puis il y a aussi ces scènes de théâtre dans le film, la culture comme un des remèdes à la violence du monde, un refuge possible. Tout le film est porteur d'une espérance folle : se sauver par l'autre.

Sans avoir pensé à ce qui pouvait les réunir sur ces thèmes, j'y avais convié Marion et Charlotte : parfois l'Univers nous fait un clin d'oeil.

01 septembre 2026

Pas de cette oreille

Perte d'audition 3ème round, assorti de toute une famille d'acouphènes à l'intensité variable, et examens en cascade. Ces dernières semaines j'ai vraiment peur, c'est épuisant professionnellement et personnellement - me concentrer en consultation, être en groupe, prendre un verre, manger au restaurant devient systématiquement problématique - et la chorale, comment ça va se passer ? Evidemment c'est un cercle vicieux stress/fatigue/céphalées/acouphènes, qu'il va falloir enrayer avant que je ne me déprime complètement.

Caser les RV médicaux en même temps que la reprise du travail, c'est aussi de la fatigue supplémentaire - le point "rassurant", c'est que mon état n'est pas imputable qu'aux problèmes ORL : tension totalement dans les chaussettes, qui entraîne ou majore aussi les maux de tête, étourdissements et effondrements de fin de journée. Restent à faire une nouvelle IRM, un bilan biologique complet, et aussi vérifier ce qui se passe au niveau ophtalmique, ostéopathique et dentaire : tout ça se tient, et peut influencer... ou soulager au contraire. Wait & see... mais la recommandation de mon médecin, c'est quand même de lancer un dossier RQTH. Un peu dur à... entendre.

21 août 2026

Que la montagne est belle...

...comment peut-on s'imaginer ?..

Toutes mes vacances d'enfant ont été placées sous le signe de la mer : je n'imaginais même pas que d'autres soient possibles, et l'eau reste mon élément favori, et celui qui me res-source par excellence. J'ai découvert la montagne sous la neige à plus de vingt ans, et elle est restée une exception ; en été, plus tard encore et de façon ponctuelle. 

Mais depuis quelques années, je découvre la lune : il y a de l'eau aussi à la montagne ! (Mais nooon ?) Des lacs - d'abord à Annecy, puis en Suisse, ici à Saint-Gervais, de grandes piscines en plein air (à Chamonix, j'ai nagé dans le bassin olympique, les yeux grands ouverts sur le Mont Blanc), des torrents - la découverte de cet été, c'est le canyoning.

Kesaco ? Un jeu d'enfants, de la descente de torrents ultra-ludique, sauter dans les flaques et les cailloux, mais parfois de plusieurs mètres de hauteur (en toute sécurité, avec un guide), descendre en rappel dans les cascades, cheminer dans les rochers - parfois à quatre pattes - sur un site magnifique, au milieu de la forêt. J'ai adoré - je résiste rarement au bonheur d'expérimenter un truc nouveau - et c'est aussi un bel exercice de confiance - se jeter à l'eau et/ou dans le vide, parce que je vois que c'est possible - il faut juste faire ce petit pas, de ma propre volonté, confiance en soi - ou parce que le guide tient la corde de rappel d'une main ferme, confiance en l'autre. Nature somptueuse, éclats de rire sous la douche des cascades (une petite réminiscence de la Jamaïque, et une pensée tendre pour Halo), et franchement bluffée par l'intrépidité des jumeaux - aucune hésitation de leur part dans un parcours théoriquement destiné à des plus grands.

Quatre étés après Annecy, retrouver cette sensation de petite famille imaginaire, avec moins d'illusions mais toujours de la joie. Les jumeaux ont grandi, leurs différences s'affirment, et j'aime beaucoup le lien paisible et affectueux que nous avons construit.

Imrane me touche par son côté observateur silencieux et réfléchi (ça me rappelle quelqu'un je crois), parfois nettement agacé par les tourbillons impulsifs de Naïm comme de Samir. Nous partageons aussi le goût de la lecture, et je me suis régalée à l'entraîner dans une librairie pour choisir un bouquin avec l'aide du libraire - il n'était pas fan de celui qu'il avait emmené, et j'ai pensé à Pennac, et au droit imprescriptible de ne pas finir un livre quand on ne l'aime pas. Son enthousiasme quant à notre choix m'a fait tellement plaisir !

Et Naïm par sa sensibilité à l'autre et la finesse de ses réflexions comme de ses questions. Un petit échantillon ? Nous visitons une ravissante église baroque, il me questionne sur le "parloir" (confessionnal), je lui explique et lui demande en rigolant, tu crois que tu as des péchés à confesser ? Il me répond, oui, mais, tout le monde en a, non ? Je regrette de ne pas avoir eu plus de temps solo avec chacun, mais pas le petit moment d'intimité où nous avons échangé sur sa sensibilité particulière et la façon dont ça impacte sa relation avec son frère et son père (à qui j'en ai touché deux mots). Notre lien a subtilement changé ensuite, sa confiance m'a émue.

Samir... n'a pas plus qu'avant de possibilité de mettre des mots sur ses émotions, mais je sais qu'il écoute ; et je le vois veiller à sa façon au bien-être de chacun, en prenant en charge toutes les conduites, en faisant les courses qui feront plaisir à l'un ou à l'autre, moi comprise, en donnant toujours à ses enfants le meilleur de ce qu'il peut. J'étais heureuse qu'il ne s'oublie pas tout à fait et de lui offrir le baptême de parapente qu'il s'était réservé. Lui s'est fait une joie de nous inviter dans un excellent restaurant le dernier soir, sa façon à lui de prendre soin.

Il y a eu des temps calmes aussi - de la lecture, de longues siestes, des brasses tranquilles dans le petit lac de Passy en fin de journée, une bière fraîche sur le balcon du chalet... juste vivre.

Je me suis réservé le temps d'une balade solo - un chemin de forêt ravissant partait juste derrière notre chalet. De grimper un peu au hasard, sans itinéraire arrêté - j'ai su que j'étais arrivée quand j'ai découvert une des nombreuses chapelles désertes des hauteurs, où je me suis arrêté un moment pour chanter. Un petit moment de grâce et de paix, de communion avec le plus-grand-que-soi, quel que soit le nom qu'on lui donne, et je trouve que les paysages de montagne, plus encore que la mer, renvoient à cela : nous sommes tout petits devant l'immensité, et pour ma part je trouve cette idée infiniment réconfortante. 

12 août 2026

Paris, 2026 ?

L'occupation Samu Social-Utopia 56 : je m'étais engagée hier à aller y distribuer des petits déjeuners. Dans la soirée de la veille, l'arrêté d'expulsion - prévisible autant que d'une hypocrisie crasse - est tombé, ce sera pour jeudi matin. La nuit a donc été plus courte encore que d'habitude, dans cet enfer sur terre, les gens ont émergé tard. Ce qui m'a laissé le temps avant d'accompagner un des bénévoles au travers des barnums, parkings et sous-sols transformés en camp de réfugiés - à Paris, en 2026 - essentiellement habité par des femmes, des enfants en bas âge et des gens malades ou handicapés. Couvertures au sol à touche-touche, bébés étrangement calmes, inquiétude sur tous les visages.

Je l'ai vu essayer de répondre aux questions sans réponses - expulsés, au motif de la canicule et de l'insalubrité, pour aller où puisque justement il n'y a pas de places d'hébergement (et 38° à Paris demain) ? Que peuvent encore les associations présentes sur le terrain ? Quelle stratégie en fonction de chacune des situations (400 personnes...), mineurs non accompagnés, personnes en situation régulière ou non, en emploi ou non, accompagnés par les services sociaux ou non, enfants scolarisés ou pas ? Certains partiront dès ce soir - ceux qui ne peuvent absolument pas se permettre une confrontation avec les forces de l'ordre (OQTF active ou potentielle).

Une dame m'a particulièrement touchée - auxiliaire de vie, en CDI, elle a appris dans la même après-midi le décès de son père en Afrique et la fin programmée de ce répit de quelques semaines : "Dans la même après-midi, je pleure mon père, et je suis à la rue ; j'ai demandé ma journée à la dame pour qui je travaille." Si demain elle est envoyée dans un abri provisoire (3 semaines maximum) à l'autre bout de la France, que devient cette fragile insertion ? Ce qui est vrai pour elle l'est pour tous ceux qui sont engagés dans diverses démarches - et anéantira aussi les efforts des travailleurs sociaux. Pourtant, elle n'avait que de la gratitude à offrir - pour la solidarité, l'eau et la nourriture, les passages de Médecins du Monde, le soutien du collectif, demandeurs d'hébergement, 115, associations et syndicats. La colère ne serait pas moins légitime - mais les gens sont épuisés, pour la plupart.

Qui d'autre ? Une vieille dame maghrébine, son fils adulte handicapé couché à même le sol, le fauteuil à côté d'eux (qui l'a porté pour l'allonger ?). Dans les parkings, les tentes fermées des mineurs non accompagnés, qui repartiront en errance dans la nuit. Une femme blanche, âgée, probablement avec un trouble psychiatrique, qui cherche en vain ses lunettes. Des enfants qui dorment cul nu sur des couettes sales.

Ensuite j'ai distribué des cafés, du jus de fruit, des gâteaux, mais aussi des couches, du lait en poudre pour les bébés, des serviettes hygiéniques, des gourdes, du savon, de la lessive, du liquide vaisselle, des échantillons de crème solaire. Observé l'éventail habituel des comportements humains, de la grande gueule qui veut tout en cinq exemplaires pour elle seule à la gamine famélique qui ose à peine tendre la main vers un deuxième biscuit. Entendu toutes les langues de la Terre - mais un geste, parfois un sourire, peuvent suffire. Comme celui qui illumine un instant le regard de cette petite fille anglophone - indienne ? pakistanaise ? à qui je tends le chocolat au lait qu'elle m'a demandé.

Je suis rentrée chez moi ensuite - mais j'ai le cœur lourd. Sur la dalle, la chaleur et les tensions vont continuer de monter tout au long de cette dernière journée... et je suis hantée par ce qui se passera demain matin au lever du jour. Les associations promettent de ne pas les lâcher, d'orienter au mieux, de garder ensemble les personnes qui le souhaitent, mais comment ? Y aura-t-il quelques propositions décentes ? Des affrontements ? Il n'y a que des populations vulnérables dans ce groupe, et c'est leur nombre qui donnait un peu de poids aux négociations, mais une fois dispersés ?  Et les obligations de l'Etat sur les hébergements d'urgence, on en parle ?

10 août 2026

Les deux devoirs : veiller et espérer.

Ce titre magnifique d'un chapitre des Misérables, retrouvé grâce au film Victor comme tout le monde. Le texte est à la hauteur, dont voici la fin : 

L’avenir arrivera-t-il ? il semble qu’on peut presque se faire cette question quand on voit tant d’ombre terrible. Sombre face-à-face des égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les ténèbres de l’éducation riche, l’appétit croissant par l’enivrement, un étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui, dans quelques-uns, va jusqu’à l’aversion des souffrants, une satisfaction implacable, le moi si enflé qu’il ferme l’âme  ; — chez les misérables, la convoitise, l’envie, la haine de voir les autres jouir, les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les cœurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité, l’ignorance impure et simple.

Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel ? le point lumineux qu’on y distingue est-il de ceux qui s’éteignent ? L’idéal est effrayant à voir ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires monstrueusement amoncelées autour de lui ; pourtant pas plus en danger qu’une étoile dans les gueules des nuages.

Dans cette période, l'accélération des aberrations sociales, politiques et écologiques et l'approche des présidentielles m'amènent plus que jamais à une envie croissante d'action. Outre la librairie-café coopérative (et sa chorale pour garder de la joie), j'envisage fortement une inscription syndicale à la rentrée, la participation à des manifestations, et peut-être l'engagement dans l'action associative (je pense notamment à la LDH). Ce qui me ramène à la question du temps, non extensible, et de la part à garder pour... juste vivre, avec ou malgré tout cela... "Etre heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple", comme l'écrit Prévert.

Et aussi à des questions sur une autre vigilance, celle à ma colère comme moteur, à qui Jean-Yves Leloup souffle une ou deux pistes de réponse peut-être, comme un garde-fou bienveillant : Avant de descendre dans la rue, descendre en soi-même : QUI descend dans la rue ? écho à son fameux, Qui tourne la clé ? Descendre à partir de ce qui transforme la colère. Ou encore : revenir dans son axe, retrouver un espace en soi où il y a en soi un peu de paix et de bonheur, c'est par là qu'il faut commencer. Et après, à partir de ce lieu-là, agir. 

Hier avec Marion nous sommes allées apporter des packs d'eau et de la nourriture sur le lieu d'occupation conjointe Samu Social / Utopia 56. Un enfer sur une dalle de béton brûlante, des femmes, des petits enfants, aucune réponse de l'Etat. Ce qui m'a appelée là-bas plus encore qu'ailleurs, c'est cette convergence entre les professionnels impuissants et les usagers, leurs souffrances en écho qui pour une fois se solidarisent. Ce que nous avons apporté - littéralement, des gouttes d'eau, dérisoires, pour une tentative qui a toutes les chances de se terminer par une évacuation brutale. Fallait-il ne rien faire pour autant ? Je crois que pour moi, ce n'est plus possible.

05 août 2026

Res-source

Une semaine de bonheur(s), tellement fluide ! Du soleil, des baignades en mer et en rivière, de la marche dans la nature, et des échanges avec tous - des jeunes adultes inspirants, créatifs, ultra-engagés, et le lien avec Stéphanie qui s'approfondit avec une telle simplicité, ça matche sans effort aucun, le quotidien, les bonheurs communs qui se confirment - marcher, nager, lire, être ensemble.

Allier le terrestre et le spirituel, la gravité et les rires, faire le marché, manger des confitures maison, je n'ai besoin de rien d'autre. Faire des projets de rando pourquoi pas, Belle-Ile, ou la montagne ? Je suis pleine de gratitude pour ces jours, qui m'ont comme ramenée chez moi : la simplicité, l'amitié, la nature - l'essentiel. 

23 juillet 2026

I remember Dublin city in the rare ould times

Je voulais, très très fort, retourner à Dublin. Donc, merci l'Europe, et merci Erasmus, de m'avoir offert une opportunité incroyable d'y revenir logée à Trinity College, avec des cours d'anglais au sein d'un groupe multiculturel, mais surtout d'explorer à nouveau non seulement la ville mais aussi ses environs. 

Je n'ai peut-être pas vraiment progressé en anglais (je crois que la prof avait un bon TDAH non soigné), mais je me suis régalée. En arpentant seule les rues de la ville - même si cette solitude m'a parfois pesé, j'adore aussi, aller à mon rythme, m'arrêter où bon me semble, j'ai passé plus d'une heure dans la grande librairie Hodges Figgis, savouré un café latte à Powerscourt House - un ancien hôtel particulier transformé en mini-Covent Garden, et je suis tombée amoureuse des falaises de Howth et des jardins de Powerscourt. 

J'ai enfin un peu mieux saisi l'histoire du pays et les raisons de leurs positionnements politiques engagés : le musée EPIC, à la scénographie génialement pédagogique, retrace toute l'histoire des émigrations irlandaises - si éclairant quant à leur allergie à toute forme d'oppression ou de colonisation. Et puis les pubs, la Guiness et la musique - What is not to love about Ireland ? 

14 juillet 2026

Quand l’avenir ne protège plus les vivants

Il y a des deuils qui ne portent pas encore le nom de deuil.

Ils ne concernent pas seulement un être disparu, un visage aimé, une maison quittée, une enfance perdue. Ils concernent un monde qui se retire sous nos yeux. Une terre qui brûle. Des forêts calcinées. Des animaux morts de soif, de feu, de chaleur, de disparition de leur milieu. Des oiseaux moins nombreux. Des insectes absents. Des saisons qui ne tiennent plus parole.

Le deuil climatique est peut-être cela : la douleur d’assister à la fragilisation du vivant sans pouvoir encore en faire un récit collectif suffisamment protecteur.

Ce n’est pas seulement avoir peur de l’avenir. C’est sentir que l’avenir lui-même devient incertain comme lieu d’accueil. Là où les générations précédentes pouvaient imaginer transmettre une maison, un métier, un jardin, une culture, une confiance minimale dans demain, beaucoup de jeunes reçoivent aujourd’hui une planète menacée, des institutions hésitantes, des discours contradictoires, des promesses molles, des étés invivables, des incendies, des pénuries d’eau, des animaux qui meurent.

Il ne s’agit donc pas simplement d’anxiété. Il s’agit d’une atteinte du lien à l’avenir.

Quand le monde ne fait plus abri

Grandir suppose de pouvoir croire, au moins un peu, que le monde tient.

Même si l’enfance est traversée par les conflits, les manques, les blessures, elle a besoin d’un fond : une terre sous les pieds, des saisons reconnaissables, des adultes qui veillent, une promesse que quelque chose continuera après soi.

Or l’éco-anxiété vient attaquer ce fond-là.
Elle ne dit pas seulement : “J’ai peur.”
Elle dit : “Le monde qui devait me porter est en train de se défaire.”
Elle dit : “Ceux qui devaient protéger ne protègent pas assez.”
Elle dit : “Ce que j’aime est menacé.”
Elle dit : “Comment désirer un avenir si cet avenir ne semble plus désirable ?”

Il faut entendre cette angoisse dans sa profondeur. Elle n’est pas une fragilité narcissique de jeunesse. Elle est une réponse psychique à une menace réelle. Les jeunes ne sont pas seulement plus “sensibles” ; ils sont placés en première ligne temporelle. Ils auront à vivre plus longtemps dans les conséquences de ce que les générations précédentes ont produit, toléré, nié ou repoussé.

Leur anxiété est aussi une forme de lucidité.

Le feu comme scène traumatique

Les incendies ont une force symbolique particulière. Ils ne détruisent pas seulement des arbres. Ils dévorent des paysages. Ils transforment un lieu vivant en scène de guerre. Ils font disparaître les repères, les odeurs, les ombres, les chemins, les nids, les terriers, les bêtes lentes qui n’ont pas pu fuir.

Le feu climatique est une image presque insoutenable : celle d’un monde qui ne parvient plus à contenir sa propre chaleur.

Pour le psychisme, l’incendie produit une sidération. Il y a le visible : flammes, fumées, cendres, évacuations, maisons perdues. Mais il y a aussi l’invisible : la perte d’un sentiment de continuité. Après le feu, le paysage n’est plus le même. Il reste debout parfois, mais il n’habite plus de la même façon.

Les jeunes qui voient ces images, qui respirent ces fumées, qui entendent parler de forêts détruites, d’animaux brûlés, de terres ravagées, ne reçoivent pas seulement une information. Ils reçoivent une scène. Une scène qui peut s’inscrire comme effraction : le vivant n’est plus garanti.

La mort des animaux : douleur muette du vivant

La mort des animaux touche une zone très archaïque de notre sensibilité.

Un animal qui meurt dans un incendie, une sécheresse, une marée de chaleur, n’est pas seulement une donnée écologique. Il est un visage sans parole. Il est l’innocence exposée. Il est le vivant qui subit sans avoir participé à la destruction.

C’est peut-être pour cela que ces morts nous atteignent si fortement. Elles réveillent un sentiment d’injustice radicale. Les animaux n’ont pas voté, pas produit, pas spéculé, pas organisé l’épuisement des sols, pas inventé les logiques de surextraction. Et pourtant ils meurent avec nous, souvent avant nous, parfois à cause de nous.

Dans la psyché, l’animal peut représenter une part vulnérable du monde : une présence qui ne parle pas mais qui témoigne. Quand il disparaît, quelque chose de notre propre humanité se trouve atteint.

La souffrance écologique passe souvent par là : par l’image d’une biche fuyant le feu, d’un hérisson écrasé par la sécheresse, d’un oiseau tombé du nid sous la chaleur, d’un poisson mort dans une eau sans oxygène. Ce sont des scènes minuscules et immenses. Elles disent : la protection du vivant a failli.

L’éco-anxiété n’est pas seulement une peur

Il faut se méfier du mot “anxiété” lorsqu’il enferme le sujet du côté du trouble individuel.

Bien sûr, il y a de l’angoisse. Des nuits inquiètes. Des pensées envahissantes. Une difficulté à se projeter. Un sentiment d’impuissance. Mais l’éco-anxiété n’est pas seulement une pathologie à calmer. Elle est aussi un signal. Elle témoigne d’un conflit entre ce que le sujet perçoit et ce que la société continue parfois à nier.

Le jeune entend : “Il faut réussir ses études.”
Mais il voit : “Le monde se réchauffe.”
On lui dit : “Projette-toi.”
Mais il se demande : “Dans quel monde ?”
On lui dit : “Travaille, consomme, avance.”
Mais il sent que ce modèle participe peut-être de ce qui détruit.

Cette contradiction produit une tension psychique considérable. Comment investir un avenir quand les adultes ne semblent pas suffisamment engagés à le rendre habitable ? Comment croire à la valeur du projet individuel lorsque le projet collectif paraît si fragile ?

L’éco-anxiété devient alors une angoisse du lien social. Ce n’est pas seulement la planète qui inquiète ; c’est l’absence de réponse commune à la hauteur du danger.

Le deuil d’un avenir désirable

Le deuil climatique est aussi le deuil d’une représentation.

Longtemps, l’avenir a été pensé comme progrès. On pouvait critiquer ce progrès, en voir la violence, mais il portait malgré tout une promesse : les enfants vivraient mieux, plus longtemps, plus librement, plus protégés.

Aujourd’hui, cette promesse est profondément entamée.

Beaucoup de jeunes ne se demandent plus seulement quel métier ils exerceront, où ils vivront, qui ils aimeront. Ils se demandent si l’eau manquera, si les étés deviendront dangereux, si les forêts brûleront, si les villes seront respirables, si avoir des enfants est encore possible moralement, si la vie sera soutenable.

Cette interrogation est vertigineuse.

Elle touche au désir même de transmission. Car désirer un enfant, désirer une maison, désirer un métier, désirer un jardin, désirer une vieillesse suppose de pouvoir imaginer un monde suffisamment stable pour accueillir ce désir. Lorsque l’avenir devient menaçant, le désir lui-même peut se contracter.

Le sujet ne cesse pas forcément de vouloir vivre. Mais il peut avoir du mal à croire que le monde veuille encore de la vie.

L’absence de protection : blessure politique et psychique

Ce qui exaspère tant, ce n’est pas seulement la catastrophe. C’est le sentiment que la catastrophe était annoncée, pensée, documentée, et que pourtant l’action demeure insuffisante.

Cette absence de protection produit une blessure particulière. Elle rappelle au psychisme infantile une scène ancienne : celle où le danger est là, visible, mais où les adultes ne se lèvent pas assez vite.

Pour beaucoup de jeunes, les générations adultes peuvent apparaître comme ambivalentes : aimantes dans l’intime, mais défaillantes dans le collectif. Elles offrent parfois des soins, de l’éducation, de l’argent, des conseils, mais elles semblent incapables d’organiser la protection du monde commun.

D’où cette colère : vous nous aimez, mais vous nous laissez un monde abîmé.

Cette colère mérite d’être entendue. Elle n’est pas caprice. Elle est demande de tiers. Elle demande que la loi, l’État, les institutions, les adultes, les entreprises, les collectivités, se tiennent enfin du côté du vivant. Elle demande une limite posée à la destruction. Elle demande que le monde ne soit pas laissé à la seule logique de l’exploitation.

Fragilité et exaspération

L’éco-anxiété rend fragile, mais elle rend aussi exaspéré.

Fragile, parce qu’elle touche des zones profondes : peur de mourir, peur de manquer, peur de perdre les lieux aimés, peur de ne pas pouvoir protéger les animaux, les enfants, les paysages.

Exaspéré, parce que l’inaction devient insupportable. La lenteur politique est vécue comme une violence. Les discours rassurants paraissent obscènes lorsqu’ils ne modifient rien. Les gestes individuels, bien que nécessaires, semblent dérisoires si le collectif ne suit pas.

Cette exaspération peut devenir un moteur. Elle peut conduire à militer, à créer, à cultiver autrement, à refuser certains modèles, à inventer d’autres formes d’habitat, de sobriété, de soin, de solidarité. Mais elle peut aussi se retourner contre le sujet lui-même : fatigue, retrait, cynisme, désespoir, sentiment d’être seul à sentir.

La clinique doit alors accueillir sans pathologiser trop vite. Il ne s’agit pas de dire au jeune : “Votre peur est excessive.” Il s’agit peut-être d’abord de reconnaître : “Votre peur a un objet. Votre colère a une adresse. Votre tristesse dit quelque chose de l’état du monde.”

La solastalgie : être exilé sans partir

Il existe une douleur particulière : celle d’être encore chez soi, mais de ne plus reconnaître son lieu.

Un paysage qui change, une rivière asséchée, des arbres morts, des étés trop longs, un jardin qui ne tient plus, une mer trop chaude, une campagne silencieuse sans insectes ni oiseaux : tout cela crée un exil immobile.

On n’a pas quitté le lieu, mais le lieu s’est éloigné.

Ce deuil est discret. Il ne donne pas toujours lieu à des cérémonies. Personne n’organise de rituel pour les saisons perdues, les espèces disparues, les odeurs d’enfance qui ne reviendront plus, les étés devenus menaçants. Pourtant le psychisme a besoin de rites pour traverser les pertes.

Peut-être sommes-nous en manque de rites écologiques. Nous ne savons pas pleurer collectivement les arbres, les bêtes, les sols, les rivières. Nous passons trop vite de l’information à l’adaptation, de la catastrophe au plan technique. Mais entre les deux, il y a le chagrin.

Et si le chagrin n’est pas reconnu, il devient angoisse ou rage.

Psychanalyse du déni climatique

Le déni climatique n’est pas seulement une erreur intellectuelle. Il peut être compris comme une défense psychique.

Reconnaître pleinement la destruction en cours oblige à renoncer à des illusions : illusion de maîtrise, de croissance infinie, de toute-puissance technique, de séparation entre l’humain et le reste du vivant. Cela oblige à accepter que notre mode de vie ait un coût, que notre confort soit parfois construit sur une dette envers les générations futures et les autres vivants.

Ce savoir est difficile à supporter. Alors certains minimisent, ironisent, repoussent, attaquent les écologistes, ridiculisent les jeunes, parlent d’hystérie, de catastrophisme, de naïveté.

Mais ce mépris protège souvent de l’effondrement intérieur.

Il est plus facile de traiter les jeunes d’excessifs que d’entendre ce qu’ils disent : nous héritons d’un monde que vous avez aimé sans assez le protéger.

Réinventer un avenir désirable

L’enjeu n’est pas de fabriquer une espérance artificielle. Les jeunes ne demandent pas des slogans. Ils demandent des actes, des limites, des preuves, des formes concrètes de protection.

Un avenir désirable ne peut plus être seulement un avenir de consommation. Il devra être un avenir de liens, de fraîcheur, d’ombre, d’eau préservée, de lenteur retrouvée, de villes respirables, de jardins partagés, de soin aux animaux, de réparation des sols, de sobriété choisie plutôt que de pénurie subie.

Il faudra réapprendre à désirer autrement.
Désirer non plus l’accumulation, mais l’habitabilité.
Non plus la domination, mais l’alliance.
Non plus l’expansion infinie, mais la juste mesure.
Non plus le monde comme ressource, mais le monde comme milieu vivant.

Ce changement est aussi psychique. Il suppose de sortir d’un imaginaire de toute-puissance. Il suppose de reconnaître que l’humain n’est pas au-dessus du vivant, mais dedans. Dépendant. Relié. Vulnérable.

Le soin comme réponse politique

Face au deuil climatique, le soin ne peut pas rester seulement individuel.

Bien sûr, il faut soutenir les sujets : écouter leur angoisse, leur permettre de parler, de pleurer, de transformer la peur en action possible. Mais il faut aussi que le soin devienne une catégorie politique.

Prendre soin des enfants, c’est prendre soin de l’air.
Prendre soin des adolescents, c’est prendre soin des forêts.
Prendre soin des familles, c’est prendre soin de l’eau.
Prendre soin des animaux, c’est prendre soin de notre propre humanité.
On ne peut plus séparer la santé psychique du monde qui l’abrite.

Une jeunesse à qui l’on demande de s’adapter à l’effondrement devient une jeunesse trahie. Une jeunesse à qui l’on donne des moyens d’agir, des adultes fiables, des institutions courageuses, des récits désirables, peut transformer son angoisse en puissance de vie.

Conclusion : pleurer, puis protéger

Le deuil climatique ne doit pas nous paralyser. Mais il doit être reconnu.
Il faut pouvoir pleurer ce qui disparaît.
Pleurer les animaux morts.
Pleurer les forêts brûlées.
Pleurer les paysages abîmés.
Pleurer les promesses trahies.
Pleurer l’avenir devenu inquiétant.

Mais pleurer ne suffit pas. Il faut protéger.
Protéger, c’est sortir du déni.
Protéger, c’est limiter ce qui détruit.
Protéger, c’est rendre l’avenir à nouveau habitable.
Protéger, c’est dire aux jeunes : votre angoisse n’est pas folle, elle nous oblige.

Peut-être que l’éco-anxiété est le nom contemporain d’une exigence éthique : refuser de s’habituer à la disparition du vivant.

Elle nous rappelle que la sensibilité n’est pas une faiblesse. Elle est ce qui reste vivant en nous lorsque le monde brûle.

Et si les jeunes sont plus sensibles, peut-être est-ce parce qu’ils entendent encore ce que les adultes se sont trop longtemps autorisés à ne pas entendre : le vivant appelle. Il ne demande pas seulement à être admiré. Il demande à être défendu.

Joëlle Lanteri, psychanalyste

12 juillet 2026

Indicible ?

Comment trouver les mots ici ? C'est délicat... ce n'est pas de l'envie, ou de la jalousie, juste une tristesse venue du fin fond de l'enfance, et qui me poursuit - en écoutant les mots des enfants d'Eric, en regardant toutes ces familles qui traversent le temps - avec plus ou moins de bonheur, je ne les idéalise pas non plus - et l'autre jour en regardant aussi les photos envoyées par Samir d'une vaste cousinade (sa grand-mère récemment décédée a eu eu 14 enfants), en sortant toute seule de l'église ce vendredi, je ressens aussi... tellement de chagrin pour moi. Parce que, quelque soit l'amour que je porte à cette famille, et qui me le rend bien, je n'en suis pas. Ni de celle-ci, ni de celle de Samir, ni d'aucune autre. 

Comme à chacun des Noël récents, où je me dis que s'il y a beaucoup d'amour et de paix entre nous quatre, Maman, les enfants et moi, c'est un tout petit groupe déjà bien éprouvé par la vie... si on ouvre un peu, mes demi-frère et soeur - père et belle-mère déjà en EHPAD, mes deux uniques cousins - mais nos mères n'ont quasi plus de lien. Et c'est tout. 

Je ne sais pas ce que c'est, une famille comme celle des films, celles que je connais dans la réalité me semblent presque relever de la fiction - et je chiale toujours au moindre mélo avec des parents en couple (quel que soit leur âge) et des papas aimants (une maman ça j'ai). Une famille où l'enfance bâtit des forces et de la confiance pour toute une vie, où le soutien est indéfectible, où le groupe fait clan, tribu, où le sentiment d'appartenance génère de la sécurité, une solidarité acquise. Une famille où il existe des lieux fondateurs, et des endroits où revenir. 

C'est un peu idiot - j'ai 50 ans passés, et je ne suis plus censée avoir besoin de parents - dans une certaine mesure, ce sont plutôt eux qui ont besoin de moi, et c'est dans l'ordre des choses. Et dans les faits, cette solitude datant de l'enfance m'a construite comme celle sur qui on peut compter, et comme une infatigable tisseuse de liens. L'héritage de cette histoire, c'est incontestablement ma sensibilité à l'autre, au fragile, et au lien, qui fait aussi de moi la thérapeute que je suis.

C'est probablement aussi ce qui m'a fait m'engager un peu trop tôt dans une tentative de réparation avec un homme tout aussi vulnérable mais pour d'autres raisons - et ce qui nous a fait échouer. Sans mettre de côté nos responsabilités respectives, je n'ai que de la compassion pour les jeunes gens que nous étions... et pour nos enfants, qui en ont souffert à leur tour. 

Comme cette patiente, je me sens dans une solitude mi choisie mi subie - elle me disait, je ne sais pas si c'est parce que c'est ce que je veux ou parce que je n'arrive pas à me représenter qu'autre chose est possible. Cette précaire mais émouvante histoire avec Samir, ces solitudes qui s'entrelacent à ce jour, mais toujours à ce jour, qu'est-ce que ça dit de ça ? De la peur, du désir, de l'incapacité de faire autrement, de croire à autre chose peut-être ? 

Vendredi aux obsèques d'Eric, j'ai eu peur. Parce que nous sommes à l'âge où le grand départ de nos parents est une possibilité, j'ai pensé, le jour où Maman partira, il n'y aura pas son compagnon pour dire un mot de leur amour, pas de frère ou de sœur pour porter notre parole à plusieurs, et pas forcément d'homme à mes côtés non plus. Et encore bien moins de baignade et de maison de famille à la fin de la journée pour adoucir et partager la peine. Ca m'a terrifiée. Comme si tout ce qui précède me submergeait - une vague trop haute pour moi. Je me suis effondrée dans le train retour, et à nouveau le lendemain matin. Aujourd'hui ça va. Un pas après l'autre.