21 juin 2026

Ce que peut l'alliance

Il y a cette patiente hier qui m'a remerciée, les larmes aux yeux - mais ce ne sont pas ses compliments dithyrambiques l'important (ils étaient surtout dictés par son émotion intense du moment), et puis dans ce métier de liens (cf post Apprivoiser), il faut bien reconnaître que certaines rencontres ne fonctionnent pas (et ce n'est la faute ni du professionnel, ni du patient), et que d'autres resteront inoubliables

Mais avec elle oui - quelque chose résonne, sur quoi elle peut s'appuyer pour aller de plus en plus vers elle-même. Ce n'est pas dans nos histoires - la sienne est émaillée d'une suite invraisemblable de déracinements, d'abandons et de violences, mais aussi de lutte et de résilience, un mélange de courage et de fragilité qui me touche beaucoup. Nous sommes en alliance - deux femmes, une proximité d'âge, une communauté de révoltes et de valeurs, et l'habitude de faire seules - une solitude mi choisie mi subie - elle me disait, je ne sais pas si c'est parce que c'est ce que je veux ou parce que je n'arrive pas à me représenter qu'autre chose est possible. 

Hier elle me rappelait que lors de notre première séance elle m'avait dit qu'elle souhaitait enfin devenir la femme qu'elle était vraiment (et je me souviens très bien avoir alors mesuré le défi que ce serait d'apprivoiser cet animal blessé et sauvage sous ses airs très policés - c'est une transfuge accomplie) ; et qu'il lui semblait s'approcher de plus en plus de cette authenticité. La gratitude est réciproque, c'est beau d'accompagner ce chemin...

20 juin 2026

Upside down

Il s'est donc passé une semaine depuis le message précédent. Une semaine en apnée, un cauchemar qui à ce jour se termine bien - à ce jour car même si le pire est passé, rien n'est acquis encore. Une semaine qui a duré mille ans, nous laissant sidérées autant qu'épuisées Elsa et moi, une temporalité infinie en même temps qu'une accélération insensée. 

Vendredi 12, 20h, Elsa traîne littéralement Amaury aux urgences, il va mal depuis quelques jours, mais n'a pas cherché à consulter. Vendredi soir minuit, il est en soins intensifs. Samedi matin, le mot de greffe hépatique est prononcé. Dimanche, son état se dégrade, dimanche soir la médecin de garde fait une demande de passage en super urgence auprès du service national des greffes, il est admis en réanimation. Une heure après, la demande est validée (ce qui n'était pas gagné : un premier miracle). Deux heures plus tard, un greffon possible est identifié. Lundi matin, les équipes donneur/receveur donnent leur feu vert.  Lundi midi, il est transplanté - il y a des complications, trop d'incertitudes, il faudra une nouvelle intervention. Qui attendra le vendredi, sur un jeune adulte en coma artificiel depuis huit jours, intubé et fragilissime - même en bonne santé, Amaury doit peser cinquante kilos tout mouillé. Ce matin, il est réveillé, désintubé, conscient - évidemment complètement shooté par des antalgiques à dose massive mais vivant, capable de reconnaître ses parents et Elsa qui n'a quasiment pas quitté l'hôpital depuis huit jours. 

Et qui s'est montrée incroyable de courage et de maturité, un petit soldat à la présence indéfectible. Pleine de tact avec les parents, attentive aux amis, faisant au mieux de ce qui lui était possible pour elle-même. Je suis profondément émue et fière de ce qu'elle a montré d'elle cette semaine. 

Nous sommes toutes les deux encore en état de choc, submergées par le soulagement mais aussi par tout ce dans quoi cette semaine nous a replongées avec une incroyable brutalité - ces traumatismes d'il y a quelques années, pour Hugo comme pour elle - cette danse sur la ligne de crête entre la vie et la mort, la mort et la vie, tombera, tombera pas, les hôpitaux, les urgences, le sort qui s'acharne sur ma gamine, la vie le souffle coupé. Demain sera un autre jour - ce soir, nous respirons tous.

12 juin 2026

Apprivoiser

Six ans que je travaille dans ce service - depuis sa création en fait, six ans que je connais ce grand dadais lunaire, et que nous nous mobilisons - équipes académiques, équipes de soins, pour que quelque chose tienne malgré son inaptitude à rentrer dans les cases, et ses douleurs identifiées ou tues. Je l'ai vu de loin en loin, mais ai plaidé sa cause auprès de l'école, l'ai adressé à des soignants de confiance, et puis de temps en temps, nous faisions le point. Très grand, très mince, musicien à ses heures, toujours l'air de venir d'un ailleurs incertain... Il termine ses études, enfin, plus ou moins, et doit entamer un stage dont nous espérons qu'il ouvrira sur la possibilité d'une insertion malgré tout. Il est inquiet de ce saut vers une nouvelle étape qu'il n'est pas sûr de pouvoir réussir, et du fait que tout son système de soins à ce jour repose sur sa qualité d'étudiant. Un enfant dans un corps d'adulte, une sensibilité à fleur de peau, et un handicap nommé mais qu'il ne veut pas à ce jour faire reconnaître, malgré l'évidence.

Et ce soir il m'a émue aux larmes, en me disant, je sais que ce n'est pas possible, mais je voudrais vous faire un câlin. D'accord, en effet, mais peut-être pourriez-vous me dire pourquoi vous auriez envie de me faire un câlin ? Parce que depuis la première fois où nous nous sommes rencontrés, vous êtes apaisante - sinon je ne serais pas revenu. Et nous avons évoqué ces premiers entretiens, il y a six années de cela - il était si perdu alors, touchés de constater la précision de ces souvenirs partagés. C'est rare dans ce métier, et toujours bouleversant, de constater qu'avant toute autre chose c'est d'abord une rencontre humaine, un lien tissé, une histoire commune... je suis partie avec un vrai sourire, c'était un beau cadeau.

Il n'est pas le seul d'ailleurs, il y a aussi cet étudiant chinois, vu depuis les débuts du service car impossible à adresser, et avec lequel s'est tissé comme une amitié d'un genre particulier, un génie mathématique que j'aurai vu passer de l'adolescent post-traumatique au doctorant prêt à se lancer dans une carrière internationale (mais toujours adolescent d'une certaine façon), et plus habité par des questions métaphysiques que scientifiques...

04 juin 2026

Graines

Ca me fait toujours plaisir de constater qu'aujourd'hui, mes enfants vont spontanément s'interesser à la culture - bouquins, conférences, expos... ici, l'expo Calder à la Fondation Vuitton (que je les avais emmenés visiter lors de l'ouverture). Mais je ne m'attendais pas à ce que Léo fasse le lien avec un atelier autour des mobiles de Calder je crois à Beaubourg alors qu'ils avaient quoi - 6 ans ? 8 ans ?

Ca m'a vraiment touchée, au point où je lui en ai reparlé le soir - un vrai bonheur de parent de voir que les petites graines plantées dans l'enfance portent leurs fruits si longtemps après - un autre beau cadeau de Fête des Mères ;-)!