Pour moi c'était la maison du bonheur - un papa, une maman, trois enfants, un chien, des albums photos pleins de sourires, une maison magnifique remplie de beaux objets, un grand jardin planté de pivoines et de souvenirs. Ado un peu perdue et pas très gaie, j'y ai trouvé une famille d'adoption, des années durant. Des fous-rires à en pisser dans ma culotte, des révisions de bac puis de partiels, des vacances, des repas de famille, une fête pour mes 18 ans et une autre pour ceux de Cécile où Marion a rencontré Guy, des baisers en cachette et des escaliers qui craquent, des chiens qui se succèdent avec toujours la même bonne bouille noire et blanche, des blagues de cul à table (shocking !), Starmania à fond dans les super enceintes du salon et l'odeur du tabac Amsterdamer. Cette maison je pourrais encore en redonner tellement de détails de mémoire... la petite chambre de Léone, les toilettes à mi-escalier, la couleur de la salle de bains des parents, l'odeur du parfum de Françoise, l'atelier d'Eric, la salle de jeux où nous avons fait des courses en sac, et tant d'autres.
Françoise est partie il y a quelques années déjà, et maintenant c'est Eric qui s'en va, et avec lui toute une part de mon histoire. Ce Papa Baude à qui j'avais envisagé de demander de m'accompagner jusqu'à l'autel lors de mon mariage, mon propre père semblant pour le moins ambivalent à ce sujet. Hier nous nous sommes tous retrouvés à Batz - un autre lieu familial lui aussi marqué de tant de souvenirs, baptêmes, mariages, obsèques. C'était triste et doux de voir ou de revoir des êtres qui font ou ont fait plus ou moins partie de ma vie depuis si longtemps, mais grandis, ou vieillis, riches d'enfants ou de petits-enfants, de penser aux absents aussi. Ca s'appelle comment une amitié où l'on connaît non seulement toute la famille mais même les amis de la famille de l'autre sur plusieurs générations ? (Un trésor, probablement).
Je me suis fait cueillir plusieurs fois - par la maquette de bateau sur le cercueil, par les mots de Cécile, Xavier et Philippe pour leur père, par le contact du cercueil sous ma main, par sa sortie de l'église, par la peine de tous. Dans la journée j'ai fait un détour par le cimetière, faire un petit signe à Guy à qui nous avions dit adieu aussi ici... Et puis cette journée caniculaire s'est terminée par une baignade en mer, les petits-enfants ont retrouvé leur droit aux rires et à la légèreté, et les adultes ont trouvé un peu de douceur dans la fraîcheur de l'eau et dans les retrouvailles de tous avec tous - un bonheur inespéré dont j'espère qu'il a été contemplé avec beaucoup de tendresse depuis là-haut par Eric et Françoise (Cécile me disait, on attend encore le SMS laconique : "Bien arrivé, Maman est avec moi, bises !").
