Comment trouver les mots ici ? C'est délicat... ce n'est pas de l'envie, ou de la jalousie, juste une tristesse venue du fin fond de l'enfance, et qui me poursuit - en écoutant les mots des enfants d'Eric, en regardant toutes ces familles qui traversent le temps - avec plus ou moins de bonheur, je ne les idéalise pas non plus - et l'autre jour en regardant aussi les photos envoyées par Samir d'une vaste cousinade (sa grand-mère récemment décédée a eu eu 14 enfants), en sortant toute seule de l'église ce vendredi, je ressens aussi... tellement de chagrin pour moi. Parce que, quelque soit l'amour que je porte à cette famille, et qui me le rend bien, je n'en suis pas. Ni de celle-ci, ni de celle de Samir, ni d'aucune autre.
Comme à chacun des Noël récents, où je me dis que s'il y a beaucoup d'amour et de paix entre nous quatre, Maman, les enfants et moi, c'est un tout petit groupe déjà bien éprouvé par la vie... si on ouvre un peu, mes demi-frère et soeur - père et belle-mère déjà en EHPAD, mes deux uniques cousins - mais nos mères n'ont quasi plus de lien. Et c'est tout.
Je ne sais pas ce que c'est, une famille comme celle des films, celles que je connais dans la réalité me semblent presque relever de la fiction - et je chiale toujours au moindre mélo avec des parents en couple (quel que soit leur âge) et des papas aimants (une maman ça j'ai). Une famille où l'enfance bâtit des forces et de la confiance pour toute une vie, où le soutien est indéfectible, où le groupe fait clan, tribu, où le sentiment d'appartenance génère de la sécurité, une solidarité acquise. Une famille où il existe des lieux fondateurs, et des endroits où revenir.
C'est un peu idiot - j'ai 50 ans passés, et je ne suis plus censée avoir besoin de parents - dans une certaine mesure, ce sont plutôt eux qui ont besoin de moi, et c'est dans l'ordre des choses. Et dans les faits, cette solitude datant de l'enfance m'a construite comme celle sur qui on peut compter, et comme une infatigable tisseuse de liens. L'héritage de cette histoire, c'est incontestablement ma sensibilité à l'autre, au fragile, et au lien, qui fait aussi de moi la thérapeute que je suis.
C'est probablement aussi ce qui m'a fait m'engager un peu trop tôt dans une tentative de réparation avec un homme tout aussi vulnérable mais pour d'autres raisons - et ce qui nous a fait échouer. Sans mettre de côté nos responsabilités respectives, je n'ai que de la compassion pour les jeunes gens que nous étions... et pour nos enfants, qui en ont souffert à leur tour.
Comme cette patiente, je me sens dans une solitude mi choisie mi subie - elle me disait, je ne sais pas si c'est parce que c'est ce que je veux ou parce que je n'arrive pas à me représenter qu'autre chose est possible. Cette précaire mais émouvante histoire avec Samir, ces solitudes qui s'entrelacent à ce jour, mais toujours à ce jour, qu'est-ce que ça dit de ça ? De la peur, du désir, de l'incapacité de faire autrement, de croire à autre chose peut-être ?
Vendredi aux obsèques d'Eric, j'ai eu peur. Parce que nous sommes à l'âge où le grand départ de nos parents est une possibilité, j'ai pensé, le jour où Maman partira, il n'y aura pas son compagnon pour dire un mot de leur amour, pas de frère ou de sœur pour porter notre parole à plusieurs, et pas forcément d'homme à mes côtés non plus. Et encore bien moins de baignade et de maison de famille à la fin de la journée pour adoucir et partager la peine. Ca m'a terrifiée. Comme si tout ce qui précède me submergeait - une vague trop haute pour moi. Je me suis effondrée dans le train retour, et à nouveau le lendemain matin. Aujourd'hui ça va. Un pas après l'autre.