10 décembre 2018

Edwige

Ça faisait un moment que je voulais rapporter cet échange - le garder précieusement dans la Care Box. Lorsque j'ai recruté la prof d'espagnol d'Elsa, je lui ai expliqué par téléphone la spécificité de sa situation, la déscolarisation, le fait qu'elle soit grande débutante là où les élèves de sa classe ont déjà deux ans de cours derrière eux. Bref, lui disais-je, je n'ai pas de grandes ambitions, juste qu'elle puisse acquérir des bases qui lui permettront de ne pas trop galérer au lycée ensuite.

Ah mais si, m'avait-t-elle reprise, vous AVEZ de grandes ambitions : celle de redonner à cette jeune fille le goût de la vie et le plaisir d'apprendre...

Inutile de dire que je savais déjà que nous allions nous entendre.

Flow

Léo raconte le concert de Bigflo et Oli auquel il est allé avec sa sœur hier.

- Elsa m'a dit un truc trop mignon : "Des fois pendant le concert je fermais les yeux, et je les rouvrais, et ILS ETAIENT LA !".

J'adore. Qu'elle l'ait fait. Qu'elle le raconte. Que Léo y soit sensible, et le partage. 

28 novembre 2018

Citations à emporter

"Je ne suis même pas optimiste ; mais je suis une pessimiste énergique, qui nage à travers la mélancolie."
Julia Kristeva

"Renaître n'a jamais été au-dessus de mes forces."
Colette

" - C'est dur d'avoir envie de protéger quelqu'un et d'en être incapable, fit observer Ange. - On ne peut pas protéger les gens, petit, répondit Wally. Tout ce qu'on peut faire, c'est les aimer."
John Irving

26 novembre 2018

Vers la douceur

Ça a commencé comme une semaine de novembre - pluvieuse et glaciale dehors et dedans. Avocat, contacts professionnels sans suite, CMP, médiation, collège pour les absences répétées d'Elsa, médecins pour toutes les deux... Ça s'est radouci un peu avec le passage de Pierre et Sabine, notre famille d'échange au Cambodge, venus nous présenter le petit Antoine.

Ça s'est réchauffé samedi avec une soirée douce en amoureux : restaurant exquis - ça faisait longtemps que je n'avais pas goûté une cuisine si raffinée, concert charmant - je crois que peut-être le concert idéal c'est cela pour moi maintenant : une petite salle (petite, mais mythique), où la musique touche directement au coeur parce que les artistes sont là, à quelques mètres - surtout quand ils ont le charisme de Molly Johnson - petite dame, grande classe, voix incroyable. Deux surprises, deux très bonnes idées, touchée, touchée ! Mais pas coulée ;-)

Et ça s'est déposé en douceur avec un goûter-apéro-nawak (formule brevetée anti-blues du dimanche soir) chaleureux et simple - des bonnes choses à partager, des vrais amis, des gamins petits et grands (j'adore, que dans nos fêtes nos enfants soient là), des jolies attentions, un gâteau de princesse et 9 mois de surprises, géniale trouvaille de cadeau collectif.

18 novembre 2018

Berceuses

Quand la vie me secoue, j'aime me réfugier dans les lieux de création, dans le spectacle vivant, là où une poignée de fous vient se risquer sur scène pour élargir notre horizon, nous faire respirer plus grand, nous rendre un tout petit plus beaux dedans (mais de quelle folie faut-il être atteint pour décider cela - je vais vivre de cela - je serai saltimbanque - ou marin ?)

Mercredi dernier j'étais au Rond-Point pour suivre Gamblin sur les mers du monde avec Thomas Coville ; dès la librairie, le bar du théâtre, j'avais déjà l'impression d'être arrivée dans mon refuge - dans ma maison d'être, celle des mots qui se lisent, se disent, se partagent - un endroit que les soucis du quotidien, les inquiétudes plus ou moins triviales n'effleurent même pas, une bulle momentanément préservée.


Ce fut une heure et quart de bonheur - une correspondance quasi amoureuse, la mer et le dépassement de soi, la danse, la voile, un lien hors normes, une histoire de rencontre où la pudeur, l'humour, la poésie naviguent de concert - un texte et des voix qui portent, une leçon d'amitié et d'écriture.

Samedi nous avons retrouvé Gauthier Fourcade - clown philosophe et maladroit, enchanteur à ses heures, qui nous a emmenés dans les vertiges de l'impossibilité de faire des choix... Une démonstration surréaliste, contre les déterminismes mais en faveur de la magie ordinaire.

Et dimanche, embarquement pour le projet de bateau-atelier de Titouan Lamazou quai Branly - première escale en peinture, mais un bateau réel prendra la mer en 2020, embarquant artistes et scientifiques pour aller à la rencontre de ce monde si beau et si fragile.

Trois rêveurs, qui ont bercé une semaine autrement trop dure, trois échappées belles, trois moments de gratitude.

12 novembre 2018

Vous avez dit "matériel" ?

Ce matin une patiente déclinait la façon dont trois générations (au moins...) de ruptures et de deuils traumatiques, parfois violents, avaient façonné son rapport aux objets, seuls témoins des disparus, fils d'Ariane et moyens de survie - dans des existences parfois infiniment précarisées, des générations où les objets duraient, étaient réparés, aussi.

J'ai pensé à cette tradition japonaise, où les céramiques précieuses sont réparées avec une coulée d'or qui laisse apparaître la faille - faille considérée comme ce qui rend l'objet unique et ajoute à sa valeur...

Mais ce n'était pas son propos. Non, son propos c'était l'objet comme témoin que ce qui a été vécu n'a pas été rêvé. Comme incarnation de l'absent mais au sens littéral - interdiction alors de donner, de jeter, de séparer des objets qui vont par paires ou par groupes, les objets sont porteurs non seulement de l'histoire mais de l'être lui-même - le sifflet de marine du père, les sabots de jardin du grand-père, la passoire émaillée de la grand-mère, la tasse ébréchée qui évoque encore le café fumant, la toile cirée, les menus propos du quotidien - des souvenirs mais matérialisés.

Ce qui m'est venu alors ce sont les "paroles gelées" chez Rabelais, sans que je connaisse très bien l'épisode - l'idée de quelque chose que l'on fige pour pouvoir le transmettre, mais qui doit ensuite être ramené à la vie... c'est étonnant comme cette patiente me convoque dans mes propres associations, et souvent par le biais de la littérature - une langue que nous avons en commun.

Se séparer de ces objets, c'est perdre l'autre à nouveau, c'est trahir aussi, sortir d'une loyauté à la douleur transmise au berceau. Tout garder, ne rien perdre, c'est aussi garder le drame, la culpabilité, l'impossibilité de créer du nouveau - en tout cas pour elle, qui est l'aînée. La cadette elle a choisi de ne rien garder, de s'entourer d'oeuvres choisies et non d'objets hérités, et a filé de l'autre côté de l'Atlantique - peut-être parce qu'elle a eu la chance qu'il y ait eu déjà une porteuse désignée, une gardienne de la flamme.

Et pourtant dans l'histoire les objets disparaissent aussi - spoliations, cambriolages, renoncements liés à la vente de maisons - tout comme les êtres, pères disparus, morts accidentelles, maladies mortelles. 

Une séance qui s'est achevée doucement sur la seule question qui vaille : quel est le poids de ce qui est gardé, de ces chambres / armoires / tiroirs à bazar, où rien n'est trié, jeté, rangé - "il n'y a pas d'affaires classées" ?

Et la vie étouffe là-dessous, cette femme qui n'a pas soixante ans se vit comme déjà dans la mort - parce qu'elle n'est jamais complètement sortie je pense de ce passé infini, de cette loyauté mortifère - alors qu'elle est vivante, sensible, précise - les livres l'ont sauvée, les mots la protègent, elle pourrait écrire, elle enseigne, elle s'est mise à la céramique - crée de ses mains des objets - à cet endroit-là enfin du nouveau, une transmission vivante. 

Elle qui a lutté toute sa vie contre la disparition, l'absence, la perte - doit apprendre cette fois à se séparer mais pour vivre...

11 novembre 2018

Démons et merveilles

"Prendre le risque de l'enfance, c'est ne jamais oublier qu'on a été enfant (...). Y revenir, c'est entrer dans le monde de la déception, mais aussi là, et seulement là, de l'émerveillement. L'enfance présente en nous à l'âge adulte n'a rien à avoir avec l'enfance au passé (...), toujours réinventée selon les besoins de notre accommodation au monde dit adulte. L'enfance vivante en nous, c'est une autre chose. Une expérience de pure intensité, une sorte de drogue rare qu'une fois goûtée on a du mal à oublier. Une charge d'esprit qui procure une légèreté comparable à l'ivresse et une créativité intacte (...). Avoir espéré de toutes ses forces que quelque chose arrive, c'est avoir été enfant. Un enfant merveilleux,inconscient, fantasque, irrésolu. Un enfant arc-bouté à un rêve partagé avec ses animaux en peluche et le coin de fenêtre là."

Anne Dufourmantelle, Eloge du risque

J'ai cité plusieurs fois ce texte ces derniers jours, à des amis, à des patients. Et en le relisant je me suis rendue compte que ce que j'en avais retenu n'est pas ce qu'elle avait écrit - elle parle en fait - je crois, de la chute hors de la toute-puissance infantile, hors de l'illusion d'un monde parfait, du voile qui se déchire et des possibles qui se découvrent alors. De l'accès à la fragilité - faillibles, mortels, vulnérables - et libres.

C'est très joli, et très juste. Mais j'aimais aussi beaucoup ma première lecture, qui se résumait à ceci : l'enfance comme âge de toutes les blessures, ce à quoi les chemins thérapeutiques nous ramènent tous quels qu'ils soient, mais aussi d'une puissante, indestructible capacité d'émerveillement, source inépuisable même à l'âge adulte de notre capacité à nous relever, à nous mettre en mouvement, à croire aux miracles.

Avoir espéré de toutes ses forces que quelque chose arrive, c'est avoir été enfant.

05 novembre 2018

Best timing !

Parce que la maisonnée avait bien besoin d'un bol d'air fais et optimiste, la vie a bien fait les choses, et nous avons retrouvé mon amie Amy - sur les routes d'Europe pour six mois avec le projet d'écrire ensuite un récit de voyage - un genre de Eat, pray, love à la Amy (free) style.

Un concert inattendu - David Byrne, ex Talking Heads, avec une lumineuse Agnes Obel en première partie, une bouleversante expo photo - Dorothea Lange au Jeu de Paume, et cette question : ce monde qu'elle décrit avec tant d'humanité et d'empathie - migrations forcées, grandes crises économiques et agricoles, est-ce celui des années 30 ou bien celui qui nous attend dès demain ?

Plus encore que ces partages, ce sont les échanges avec Amy qui sont un régal - franc-parler, humour, liberté de ton totale : tous les sujets sont bienvenus, et passionnants, du plus intime au plus politique. Trois jours joyeux et vivants avec une femme inspirante et libre - viscéralement convaincue que la vie est faite pour être (bien) vécue, et qui communique généreusement confiance dans la vie, vitalité et chaleur humaine - un vrai bonheur pour nous quatre.

Bonheur supplémentaire, retrouver ce qui était à l'origine de mon inscription sur CS : voyager depuis mon salon dans le monde entier à travers de belles rencontres - c'est encore meilleur lorsque comme ici, ce sont des rencontres qui se tissent dans le temps, générant de vraies amitiés, comme avec Victor, Philip ou Halo.

01 novembre 2018

Cinq sens

Le feu qui crépite
Les vaguelettes de la marée montante
Les cris des goélands

Et aussi
L'odeur de cheminée dans l'air froid
Celle des galettes bretonnes
Et celle du goémon

Et encore
La chaleur du soleil sur la peau
Le moelleux de la couette dans la chambre jaune
La douceur des galets polis par la mer
Les oreilles soyeuses de Laguiole

Et puis
Les tartines crevettes et beurre salé
Le cidre qui pétille
Un peu de sel qui reste sur la peau

Et enfin
Les teintes sourdes des hortensias fanés
Les couleurs du couchant
Cette lumière d'été en novembre...


28 octobre 2018

Chagrin d'amour

C'était ma Cité bien-aimée. Sans aucun doute l'expérience professionnelle que j'ai le plus investie - à ce jour - le lieu et surtout le projet pour lequel j'aurai été le plus fière de travailler. Une utopie - faire se rencontrer les élites de demain, toutes nations et disciplines confondues. J'y aurai donné du temps, de l'énergie, de la créativité, de la disponibilité - sans compter et sans regrets.

Et fait de belles rencontres, à commencer par celle d'une grande dame qui a su me faire confiance et me donner la possibilité de grandir en même temps que les nombreux projets que j'ai initiés là-bas.

Aujourd'hui c'est une histoire si tristement banale - l'arrivée d'une nouvelle hiérarchie qui veut imprimer sa marque sans prendre le temps de saisir les enjeux, l'illusion de pouvoir faire plus avec moins, la fragmentation des tâches et la négation des liens. Couper les têtes qui dépassent, surtout si elles pensent trop bien, pour manager par la peur et dissimuler sa propre incompétence. Piètre calcul, vision court-termiste, drame ordinaire.

Aujourd'hui j'ai tous les symptômes d'un vrai chagrin d'amour, consécutif à une rupture aussi brutale que traumatique. Insomnies, ruminations obsédantes, accès de rage ou de chagrin, incompréhension, incrédulité. Anxiété aussi - moitié de mon temps, trois quarts de mes revenus, pas de chômage. La perte d'un repère qui pour moi était bien plus que professionnel, depuis six belles années, et l'incertitude sur l'avenir - comment repenser celui-ci ? Trouver l'énergie d'y penser déjà, parce que les conséquences sont immédiates, quand je suis encore en état de choc ?

Avant de dire le premier mot, penser les possibilités d'avoir le dernier.

17 octobre 2018

Sagesse marine

Quand on est en mer, on raisonne pas pareil. C'est-à-dire qu'on est obligé de prendre ce que la nature vous propose. La force des vagues, la direction du vent, tout ça vous n'êtes pas maître du truc. Donc vous prenez ce que la nature vous donne, et avec ça, vous essayez de fabriquer un truc qui vous amène là vous voulez.

Isabelle Autissier dans le Grand Atelier

Peut-être c'est ça, il faudrait avoir la même sagesse à terre qu'en mer. Parce que de fait, nous ne maîtrisons pas grand-chose - ni notre naissance, ni notre mort, ni notre corps, ni ce monde gouverné par des impératifs de plus en plus insensés, ni la volonté d'autrui, ni les éléments. "Donc vous prenez ce que la vie vous donne, et avec ça, vous essayez de fabriquer un truc qui vous amène là où vous voulez." - ça fonctionne très bien aussi, non ?