27 septembre 2023

Se laisser surprendre

A force de ne voir que ce qui est recommandé-estampillé-validé par Télérama, le Monde ou France Inter, j'avais oublié ceci : le bonheur de se laisser surprendre. Ce soir j'ai vu quatre des films de fin d'études de la promo 2023 de la Femis, et je me suis laissée complètement embarquer dans ces courts ou moyens métrages, sans avoir la moindre idée de ce que j'allais voir ensuite. Un regard quasi-documentaire sur une traductrice de l'OFPRA, suivi d'une œuvre muette et kaléidoscopique - fragments de vie citadine ou champêtre, animaux, lumières, textures, suivie d'un improbable danseur dans une cabine de bateau pirate sur une mer déchaînée, suivi d'une fiction en noir et blanc sur un soldat déserteur de la guerre en Ukraine... 

Le tout introduit par des étudiants débordant d'humour et de créativité, malgré la gravité des sujets traités. L'année prochaine, je poserais bien deux jours de congés pour assister à la totalité des projections - la vitalité tous azimuts, ce côté pochette surprise, c'était inspirant - un privilège inattendu de notre travail auprès des étudiants. 

26 septembre 2023

Un coeur sans rempart ?

Je l'ai appelé de mes vœux ce moment, depuis des années ; et honnêtement, je n'avais plus l'espoir qu'il soit un jour possible. Mais... je nous vois tous les deux à la Manufacture, devant un Spritz et un café allongé, parler doucement, comme sur la pointe des pieds, rire et pleurer - pas nécessairement en même temps, et même évoquer ensemble cet autre café des Gobelins, quelques numéros plus haut, où tout a commencé. 

Et puis le lendemain, je suis tombée sur ce passage, dans ce livre si joliment nommé :
En notre milieu, ce fin fil de présence qui remue le coeur : touchons-le. Et faisons un pas. Sans le déchiffrer répondons simplement à ce frémissement, avec notre coeur qui tremble et ses allures de fleur. Un matin ou un soir, au milieu du jour allons, ouvrons une porte ou un jardin. Soyons simple, enfin. 

Marie-Laure Choplin, Un coeur sans rempart

Alors... je ne sais pas quelle sera la suite. Si ce miracle fragile pourra se maintenir dans cette ouverture et cette recherche d'authenticité. Mais je sais que ce moment m'a profondément apaisée autant que bouleversée - aussi contradictoire que cela puisse sembler. 

24 septembre 2023

P'tit con, va !

Ce matin-là - exceptionnellement Samir et les jumeaux avaient tous les trois dormi à la maison - Naïm me demande à brûle-pourpoint : "Mais, d'habitude, ça ne te rend pas triste de prendre ton petit déjeuner toute seule ?"

Sur le moment, et dans la douceur de cette drôle de "vie de famille en pointillés", j'ai éclaté de rire. Possible qu'il y ait des jours où ça me donnerait plutôt envie de pleurer... s'il m'avait posé la question ce jour-là, je pense que j'aurais fondu en larmes.

Et en même temps, ces enfants-là aussi grandiront, et partiront, et ce sera le signe que le job est fait ; récemment, j'ai eu un coup de cœur pour une vignette qui disait "I'm not an empty nester, I'm a bird launcher" : je ne suis pas un nid vide, mais une lanceuse d'oiseaux.

Et en même temps, ce n'est pas comme si le quotidien partagé était toujours un chemin de roses, et il n'y a pas tant de vies de couple que je trouve enviables. La solitude à deux, sans même parler du conflit, peut être si dure...

Alors ? Alors je ne sais pas. Pour le moment tout est bien comme ça. Pour le moment. Et demain ? Demain sera un autre jour...

15 septembre 2023

Bibliophile et papivore

Après le temps des vacances, reviennent l'envie et l'amour de mon métier, cette curiosité insatiable pour l'être et ses méandres. Mais avec à nouveau l'envie et l'énergie d'écrire, de lire et de relire.

C'est fou, le plaisir que je retrouve à prendre le temps "d'écrire mes patients", que j'avais perdu quasi-complètement à l'époque du Covid, comme si le média téléphone nous désincarnait trop pour que j'aie encore cet élan après la séance : prendre des notes.

A lire, au hasard ou plutôt pas du tout au hasard - une piste suggérée en amène une autre, de nouveaux patients apparaissent qui viennent confirmer la nécessité d'approfondir telle ou telle de de ces thématiques (ça marche aussi avec les impasses des patients de longue date), les synchronicités s'accumulent et montrent la voie.

Et dans le nouveau je retrouve l'ancien - ces livres me renvoient à des lectures précédentes, que je relis autrement aujourd'hui, que je retrouve avec joie aussi. Comme si depuis mes débuts les ouvrages qui ont survécu à mes différents déménagements témoignaient d'une cohérence, d'un chemin de plus en plus plein.

Alors - prochaine étape, je vais proposer un partage de lectures à mes collègues, comme un rendez-vous à la fin de nos réunions - quelques minutes pour partager, prêter, recommander. Pour ne pas laisser dormir dans les bibliothèques de chacune les ouvrages qui pourraient stimuler la réflexion, tout en enrichissant nos liens (dis-moi ce que tu lis...). Des bouquins psy, mais pas seulement - tant la fiction aussi nourrit notre métier.

05 septembre 2023

Témoin

Pour des raisons autant personnelles que professionnelles, j'ai croisé nombre de psys dans ma vie. Mais avec cet homme, il y a une histoire particulière, une petite musique qui fait que je suis retournée lui parler à diverses époques de ma vie. Le première période date d'avant mon mariage ; il y en a eu une seconde dans les tumultes du Cifp ; une troisième longtemps après la séparation d'avec David, mais je n'arrive plus à la situer précisément dans le temps.

Certaines de ses phrases m'ont marquée, nourrissent la personne et la thérapeute que je suis, par exemple, celle-ci. Hier, je la devinais ; aujourd'hui, je la comprends. J'ai eu envie d'aller le lui dire, et de le remercier. Et de lui dire aussi - à ce jour je vais bien.

C'était émouvant de refaire ce trajet, de retrouver le lieu - et aussi cette qualité de silence, de présence. De constater que nos chemins d'être convergeaient - mais je pense que cela était écrit, d'une certaine façon, dès la première rencontre.

Il a été question d'une authenticité qui ne part plus de la blessure, des autres plans de la réalité (d'où est-ce que je parle, quand je parle ?), d'être dans notre métier des passeurs, qui doivent s'effacer. De notre incompréhension navrée devant les querelles de chapelle, de la multiplicité des chemins possibles pour accompagner l'humain. De la nécessité, maintenant que j'ai un "chez-moi-maison", d'avoir un "chez-moi-professionnel", idéalement dans un lieu mais d'abord intérieurement, comment trouver des moyens de soutenir l'ouverture de conscience de ces dernières années. De "garder ma lumière allumée", comme l'écrivait Loïc Lantoine.

03 septembre 2023

Un nouvel élan

Elsa et Léo ont pris leur envol, Samir va avoir plus que jamais besoin de se consacrer à son travail et à ses enfants ; alors bien sûr il y a des petits ou plus grands moments de vague à l'âme et d'anxiété. Mais aussi un souffle nouveau, un élan inespéré - l'envie de bousculer l'emploi du temps, de faire la tournée des copains, de danser (lindy hop et ecstatic), d'ouvrir la maison (HomeExchange, CouchSurfing, AirBnb), de me remettre à lire et à écrire sur le plan pro et sur le plan perso, dans la suite des vacances, et pourquoi pas plus de yoga, et pourquoi pas reprendre un chemin thérapeutique ou spirituel, et, et, et...

Ce grand élan joyeux, ce regain d'adolescence, cette re-décision d'être heureuse, curieuse, vivante, je me souviens les avoir déjà vécus à l'issue du divorce - notamment avec l'ouverture sur le monde - je viens d'envoyer une proposition d'hébergement CS à une Islandaise qui fait aussi de l'échange de maisons, ça fait rêver non ?

01 septembre 2023

Belle jeunesse

Amphi de rentrée à l'ENS, phrase attrapée au vol dans le couloir : "Mon but c'est de maximiser les chances de bonheur dans la société."

26 août 2023

Mais oui !

 Tout à l'heure, en rentrant, un instant magique : je marchais dans dans la rue, et j'ai senti une petite main se glisser dans la mienne.

J'ai baissé les yeux, c'était un petit garçon d'environ 6 ans. On a fait quelques pas ensemble, j'ai gardé quelques savoureuses secondes cette petite main, ce petit garçon qui marchait, confiant, avec moi ... et puis je lui ai parlé doucement et j'ai cherché sa mère, qui était un peu plus loin. 

Il marchait perdu dans ses pensées sans doute, il avait pris ma main sans lever la tête, il s'était juste trompé de maman.

Mais j'ai adoré son regard quand je lui ai parlé, quand il a levé les yeux vers moi ... c'était tout sauf de la peur.

J'ai adoré ce moment.

La vie est magnifique parfois.

Céline

01 août 2023

(Res)sources


Un road trip aller-retour vers le Portugal avec une improbable tribu - Samir, son meilleur ami, les jumeaux et une ado de 14 ans ? Même pas peur. J'avais confiance, un bon feeling à propos de Jean et d'Emma, que je n'avais pourtant vus que le temps d'un dîner, et le goût des expériences inédites. Bien m'en a pris. 

Il y avait TRES longtemps que je n'avais pas pris de vacances comme celles-ci, sans alibi géographique ou culturel. En Algarve, si les plages sont magnifiques, pas de musées ou de châteaux, mais la mer, le soleil, et la piscine de la maison. Rien d'autre. Des heures chaudes pour lire ou faire la sieste. Un coup de vent rafraîchissant le soir - l'Atlantique est à quelques minutes de marche. Un temps long, tranquille, profondément ressourçant, qui m'a replongée dans des sensations de vacances d'enfance : le sable brûlant, les draps frais de la sieste, le goût du melon, la peau salée qui tiraille un peu, vivre en maillot de bain. Une déconnexion totale des patients, des soucis et du monde. Et des bonheurs en colliers de perles :

- Je me suis baignée en mer, tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. Karen Blixen écrit, l'eau salée guérit de tout - la mer, la sueur ou les larmes - c'est vrai. C'est comme se reconnecter directement à soi et à l'univers en même temps, une prise directe avec l'énergie de la vie. Le matin. Le soir. Et même, pour la toute dernière baignade, à la nuit tombée. 

- Mais j'ai aussi aimé cette piscine à la même température que l'air ou presque, où nous plongions dix fois par jour, où nous avons nagé sous les étoiles, chahuté en plein midi.

- Et cette famille provisoire avec laquelle cuisiner, jouer, bavarder - j'avais emmené de quoi dessiner, faire des jeux de société, un atelier d'origami, qui m'a évoqué tellement de souvenirs, avec Léo et Elsa bien sûr, mais aussi avec Cyril et Clara, avec Paul... 

- Et les étapes du voyage - la jolie nuit chez Ghislaine à l'aller, qui nous a reçus avec le grand coeur qui est le sien, et la nuit en refuge de pèlerins de Compostelle au retour - deux moments pleins du charme de l'inattendu : voir jouer les jumeaux et Neela, discuter synchronicités, dormir à 6 dans un dortoir, qui l'aurait prédit ?

- J'ai lu, tellement : Circé, de Madeline Miller, offert par Hugo, une version féminine de l'épisode bien connu de l'Odyssée. Les débuts, de Claire Marin, intéressant. Orgueil et préjugés, Jane Austen bien sûr. Chavirer, de Lola Lafont. Troublant. Le coeur synthétique, de Chloé Delaume - décevant. Beloved, de Toni Morrisson, magnifique à bien des titres mais si dur qu'à l'heure où j'écris, je ne l'ai pas encore achevé. Ma vie sur la route, de Gloria Steinem, si inspirant que j'ai enchaîné en rentrant avec La révolution intérieure - parfait exemple du livre qui apparaît exactement au moment où on en a besoin. Des plumes féminines et féministes, toutes. 

Je constate que désormais chaque jour ou presque je me surprends à faire des arrêts sur image, avec une conscience de plus en plus aiguë de la valeur de ce que je vis au moment où je le vis. Ce n'est pas nouveau, je pense qu'enfant j'avais déjà cette espèce de nostalgie au coeur de l'instant. C'est une des raisons d'être de ce blog d'ailleurs - préserver... Jeune adulte, j'avais écrit :

"Le regret déjà de la seconde écoulée, avant même la seconde passée. Comme une tentative dérisoire, minuscule, de se protéger de cette douleur-là : ceci ne sera plus, et nous le savons."

La bonne nouvelle c'est qu'aujourd'hui, cette attention à l'instant je ne la ressens plus comme une douleur, mais comme une occasion de gratitude, un grand MERCI silencieux, la conscience de faire provision de bonheur.

25 juillet 2023

(Couldn't agree more)

I think midlife is when the Universe gently places her hands upon your shoulders, pulls you close, and whispers in your ear:

I’m not screwing around. It’s time. All of this pretending and performing – these coping mechanisms that you’ve developed to protect yourself from feeling inadequate and getting hurt – has to go.

Your armour is preventing you from growing into your gifts. I understand that you needed these protections when you were small. I understand that you believed your armor could help you secure all of the things you needed to feel worthy of love and belonging, but you’re still searching and you’re more lost than ever.

Time is growing short. There are unexplored adventures ahead of you. You can’t live the rest of your life worried about what other people think. You were born worthy of love and belonging. 

Courage and daring are coursing through you. You were made to live and love with your whole heart. It’s time to show up and be seen.

Brené Brown

21 juillet 2023

Ce n'est rien...

 ...tu le sais bien le temps passe ce n'est rien...

(C'est ma période chanson française, cf post précédent).

Mais quand même ça fait un drôle de petit pincement au coeur en repartant, et pas mal d'émotions... Avant tout il y a la joie de leur joie - d'autant qu'il est formidable cet appart, lumineux, charmant et spacieux. Et l'émotion devant cette jeune adulte qu'est devenue ma petite fille, et la fierté devant le chemin qu'elle a parcouru, et que j'ai accompagné de mon mieux. 

Mais il y a aussi la page qui se tourne, les photos qui défilent à toute allure - ce bébé joufflu, cette gamine qui rentre à l'école, cette adolescente déboussolée, tous ces moments partagés,  et la conscience que peut-être pas tout de suite, mais à la rentrée, la maison me semblera bien vide et qu'il me sera difficile d'imaginer qu'il n'y aura pas de retour, et qu'il faut désormais écrire autrement la suite de l'histoire.

Et c'est comme une tourterelle
Qui s'éloigne à tire-d'ailes
En emportant le duvet qui était ton lit un beau matin
Et ce n'est qu'une fleur nouvelle
Et qui s'en va vers la grêle
Comme un petit radeau frêle sur l'océan...

Bonne nav' petit radeau ! Je sais maintenant que tu tiens bon les vagues, la traversée devrait être belle.

20 juillet 2023

Toujours un coin qui me rappelle

Je marche seul le long des rues
Où nous allions tous deux avant
À chaque pas je me souviens
Comme on s'aimait auparavant...
 
Je l'ai fait. Reprendre la rue Jacob - passer la place Furstenberg, m'arrêter devant chez Ladurée, voir que la galerie Dina Vierny n'a pas changé de déco, mais que la petite bijouterie Lucile a disparu, que le vendeur de tissus orientaux Simrane est toujours là mais que la boutique Blanc Bleu a été remplacée. 
 
J'ai jeté un coup d’œil dans le hall de chacun des beaux hôtels du quartier (et celui-ci, y étions-nous allés, voyageurs sans bagages et sans réservation ? et souvent la réponse est : oui...), marché jusqu'au tout premier, l'Hôtel du Danube avec sa façade en boiseries, et cette petite chambre mansardée aux draps fleuris avec vue sur les toits de zinc - un fantasme parisien, et tellement d'émotions contradictoires alors.

J'ai cherché nos vélos du regard, nous ai aperçus remontant vers Saint-Germain, nous disant silencieusement au revoir devant la librairie la Hune, remplacée depuis par une enseigne de luxe. Je t'entends devant la joaillerie me dire, il n'y a rien que tu ne puisses décider d'avoir, et plus qu'une promesse matérielle, j'y entends ta perpétuelle invitation à rêver grand, à oser vouloir le meilleur.

J'ai hésité à m'enfuir, c'était beaucoup, trop peut-être ? et puis non - au contraire je suis allée prendre un café au Pré aux Clercs, le garçon m'a fait un gentil compliment (un prix d'ami ? non, un prix de beauté plutôt), je l'ai pris comme un clin d’œil de ta part, là-haut, comme un souffle léger sur la tristesse douce mais profonde qui me serre la gorge encore maintenant.

14 juillet 2023

Un moment doux

J'aurais pu garder beaucoup de clichés de ce week-end de 14 juillet : le plateau d'huîtres et de crevettes, les images poétiques de l'expo-projection aux Franciscaines, un château de sable à marée montante, le coucher du soleil mordoré du premier soir, mais c'est celle-ci qui  m'émeut le plus. Parce qu'elle dit quelque chose de la fragilité, de la distance respectueuse mais attentive entre ma maman convalescente et mon amoureux. De leur fragilités respectives en fait, pour elle après un mois d'hospitalisation, pour lui qui vit comme un oiseau sur la branche mais sait se rendre disponible pour l'autre, sans jamais le faire remarquer. C'était joli et doux - et puis, les moules-frites et le Chablis ce soir-là étaient délicieux.

07 juillet 2023

Plus grand que nous

Il suffit de plonger dans les eaux claires de Port-Cros, au-dessus des fosses de sable blanc, au milieu des posidonies, pour observer la vie qui foisonne, l'infinie créativité de la nature - ou encore de descendre ne serait-ce que le début du sentier botanique de la Fondation Carmignac, de se laisser émerveiller par la stupéfiante variété des plantes grasses ou des arbustes fleuris, qui répondent à la non moins émouvante créativité humaine - artistique, architecturale, esthétique. Il suffit d'ouvrir les yeux, de se relier au souffle du vent, à l'énergie de la mer. Il suffit, et il devient impossible d'ignorer ce que Bobin nomme les preuves en miettes de l'existence de Dieu - Dieu ou l'Univers, la Source, ou le nom qu'on voudra bien lui donner, l'essentiel n'est pas là. Ce que Walsch écrit aussi à sa manière lorsqu'il donne la parole à Dieu : "Je parle à chacun. Tout le temps. La question n'est pas : à qui je parle, mais : qui écoute ?"

06 juillet 2023

Un lieu sûr

Un lieu sûr, c'est ce qu'on installe en hypnose ou en EMDR avant d'aller à la rencontre des traumas petits ou grands - un refuge intérieur, un signal pour le cerveau qu'à cet instant précis, nous sommes bien vivants, calmes et en sécurité. Ce peut être un lieu d'enfance, un lieu de vacances, un lieu imaginaire - l'essentiel c'est d'apprendre à notre esprit à l'évoquer de la façon la plus complète et sensorielle possible afin de pouvoir y revenir.

Depuis la première fois que j'ai fait cet exercice, mon lieu sûr, c'est l'avant d'un voilier en navigation. Il n'y a pas plus complexe ni plus apaisant pour moi en termes de sensorialité. Je vois : le bleu de la mer et celui du ciel, la voile gonflée, l'écume qui déferle et la petite girouette en haut du mât. J'entends - les vagues qui se coulent le long de la coque, le vent qui siffle à mes oreilles, le cliquetis des filins contre les haubans. Je sens la chaleur du soleil, la caresse de l'air, le contact du teck sous ma main. Mais surtout, je ressens la danse du bateau sur les vagues, le mouvement dans mon corps, cette berceuse lente et sensuelle, et, ce que j'aime par-dessus tout, cette suspension du temps et de la pensée. Enfin les mots s'arrêtent, le mental fait silence... Juste : être.

Il y a aussi des souvenirs magnifiques, le lien aux forces de la nature et à leur pouvoir de régénération, la présence d'un absent, la confiance et l'abandon aussi ; si je suis là, c'est que j'ai passé la main, confié la barre : je peux me reposer, sur l'onde et sur l'autre. Juste : respirer.

Cette année j'ai réalisé aussi que ce rythme coulé de l'étrave qui fend les flots, au-delà d'être hypnotique, avait aussi quelque chose de profondément érotique. Une vague lente et cyclique qui résonne loin au creux du ventre au portant, une sensation de puissance à peine domptée au près, et je me suis surprise à me poser la question : suis-je la vague ou bien le voilier, le mouvement ou bien l'accueil ? Les deux mon capitaine - comme dans l'amour, les frontières s'effacent, les questions n'ont plus cours. Juste : sentir.

05 juillet 2023

Lars

C'est une rencontre de hasard comme on en fait dans les ports - un homme solitaire sur un magnifique bateau, venu confirmer l'hypothèse de Charles sur les marins qui sont "ces grands tendres partis bouder au fond des mers". Ici un étranger récemment veuf, qui après de graves soucis de santé avait formé avec son épouse un projet de tour du monde - et qui se retrouve seul à bord, avec un chien pour seul compagnon.

De Lars je garde une série de clichés solaires - son arrivée dans le plus simple appareil, sa complicité avec le chien Hans, le repas délicat qu'il nous a préparé, le cappuccino qu'il m'a spontanément offert tôt un matin, livré en annexe s'il vous plaît, un récit de vie au travers des tatouages qui couvrent le haut de ses bras - mais aussi un sentiment de profonde mélancolie.

Du charisme, de l'humour, mais une infinie solitude - des enfants adultes qui vivent au loin, aucun ami intime, une blessure paternelle que l'on devine entre les lignes (I looked in my father's eyes...) - une sincérité touchante aussi, lorsqu'il évoque sa vie à bord - les rencontres de mouillage qui amènent une brève chaleur humaine, une joie éphémère mais le renvoient tôt ou tard à la cabine trop grande et trop vide où le sommeil ne vient pas. Pour le moment il est perdu et l'admet - lost in translation. Au lendemain de cet échange il me dira : Merci d'avoir posé les vraies questions. 


04 juillet 2023

S'adapter

Beaucoup plus tard, devenue adulte, la cadette s'entendrait dire à une amie : "Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres". Avant d'ajouter, pour elle-même : "Car les bien-portants ne font pas de bruit, s'adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s'offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n'avoir ni froid ni peur. Or, n'avoir ni froid ni peur n'est pas normal. Il faut venir vers eux."

(...) Dira-ton un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ?

(...) Il sentait qu'une frontière le séparait des enfants de son âge. Il perçait l'épaisseur humaine très facilement. Il attrapait un regard, une mélancolie, une attente, un sentiment d'infériorité, un amour secret, une peur. Il flairait autrui à la façon d'un animal. Mais il veillait à rester humain pour éviter le rejet car, il le devinait, les grands sensibles sont des proies.

Clara Dupont-Monod, S'adapter

03 juillet 2023

Revenir

Plus ma vie se transforme, plus la notion d'une continuité se perd, et plus - en tout paradoxe - il me devient précieux de revenir.

Ces dernières années tout a changé si vite - lieux de vie, de travail, amours, et les enfants sont passés de l'adolescence à l'âge de jeune adulte en à peine le temps de reprendre mon souffle. Et si j'ai posé mes valises dans mon nid sous les toits, à bien des égards je me sens encore nomade.

Je n'ai nulle part où revenir - pas de maison de famille (l'île de Ré, autrefois ?), pas de maison-famille, ce cocon rassurant autant que possiblement aliénant, pas de terroir ou de racines, de filiation ou d'affiliation forte à une culture, une langue, une terre -  et je ne suis pas sûre qu'aujourd'hui cela me manque encore. Pourtant - je ressens un indicible bonheur à revenir. Cette semaine, c'est la maison d'Agnès et Yves qui m'a inspiré cette réflexion - la piscine bleue, le petit studio du fond de la cour, la visite à Mamé et puis bien sûr, habiter sur l'eau, le bruit du vent, la berceuse des vagues, l'horizon ouvert.

Revenir - mettre mes pas dans mes propres traces. Reconnaître. Savourer ce sentiment d'enfiler un vêtement confortable et doux, cette simplicité sereine du familier. Etre comme à la maison - mais ailleurs. Ce qui tient beaucoup sans doute à la qualité des êtres au moins autant que des lieux. Mais aussi aux détails qui n'en sont pas : parce que je connais les prénoms des enfants, l'endroit où ranger le sucre et l'histoire de la famille, et peut-être aussi le nom du chien, la façon de faire tourner la clé du portail, alors je suis un peu chez moi...

C'est bon de revenir. De retrouver - des visages, des voix, des couleurs - il y a quelque chose de très profondément nourrissant, réconfortant dans cette continuité dans la discontinuité, qui est pour moi beaucoup liée aux maisons. Celle d'Emilie, celle de Ghislaine, Pen Wern auparavant, Montlevon encore un peu, Trouville, peut-être ? Aux maisons, ou aux jardins - ce n'est sans doute pas un hasard si toutes ces maisons sont en connexion directe avec la nature ? Ou peut-être au lien - ou à l'idée que je m'en fais - peut-être ces lieux sont-ils intacts dans mon coeur parce qu'ils ne sont associés qu'à des instants lumineux ?

Des maisons à mi-chemin entre la réalité et l'imaginaire, des maisons transitionnelles - comme autant de doudous mentaux ou de madeleines invisibles - et peut-être ma terre à moi est-elle un archipel de liens, une mappemonde affective, une collection de refuges. 

02 juillet 2023

Les Tisserands

Les créatifs culturels ont entrepris de créer une nouvelle culture, fondée sur la restauration de la qualité de tous les liens endommagés ou rompus : le lien d'écoute et d'estime entre soi et soi, le lien de solidarité et de fraternité avec autrui, le lien de symbiose avec la nature (...) L'ensemble forme ce que j'appelle le triple lien (à soi, à autrui, à la nature). Il y a donc trois grandes familles de Tisserands : celle du lien intérieur, celle du lien social, celle du lien écologique. Leur engagement complémentaire est fondamental parce que la mère de toutes les crises que connaît actuellement notre civilisation humaine est la menace d'une déchirure du monde.

Abdennour Bidar, Les Tisserands ou Réparer ensemble le tissu déchiré du monde

Un petit essai qui me va droit au coeur - ce titre merveilleux... et rejoint mon intuition et ma conviction que si espoir il y a, il passera par la reconnaissance et l'amplification de ce travail de tissage à tous les niveaux, dans un monde marqué par les clivages et les ruptures. Cette question du lien et de sa réparation me tient tellement à coeur, qu'elle explose dans toutes les dimensions de ma vie, affective, professionnelle, et à travers mon écriture aussi - forcément, je suis réceptive ! Réceptive aussi à sa conscience aiguë de l'interdépendance de ces dimensions, et à la conviction de l'auteur que cette conscience croissante pourrait amener vers une spiritualité nouvelle, multiple, nourrissante car au service du vivant sous toutes ses formes - sa compréhension du lien à soi dépassant largement le cadre du développement personnel ou du soin psychique pour ouvrir à la transcendance.

Résolument de la première famille, celle des tisserands du lien à soi, j'espère aussi apporter un peu, à ma modeste mesure, un peu au lien social comme au lien écologique... à tout petits pas, à tout petits points, comme un fil de plus dans la trame du monde.

01 juillet 2023

Quatre saisons

Quatre rencontres avec des femmes remarquables, en recherche, toutes plus ou moins dans des métiers d'accompagnement. C'était la dernière ce week-end, et vraiment encore une fois ce fut beau et bon de partager, d'expérimenter, d'apprendre les unes des autres - comme dans tous les groupes, c'est comme si chacune faisait un petit bout du chemin pour les autres, comme si chacune avait sa pièce du puzzle - toutes différentes mais toutes avec les mêmes questions - nos vies, nos familles, nos enfants, nos amours, nos métiers, nos choix...

De cette dernière rencontre je retiens cette remontée de l'arbre familial au travers des souffrances enfantines, pour redescendre sereinement à la femme thérapeute, tisserande que je suis aujourd'hui. Et aussi ce souhait : laisser retourner le(s) passé(s) à la Terre, pour s'élever vers la légèreté.