06 avril 2020

Le calme et la tempête : le calme

Ça fait trois semaines, et jusqu'ici je n'ai pas écrit une ligne. Trois semaines que je vis dans un espace-temps où il est difficile de penser, de formuler, de prendre du recul. Trois semaines que j'essaie de le faire cependant pour les étudiants de la permanence, pour ceux des patients du cabinet qui ne sont pas eux-mêmes trop sidérés pour poursuivre la rencontre. Trois semaines qu'après le dernier entretien de la journée, je n'ai plus assez de mots ni pour moi ni pour les autres.

Pourtant ici tout est calme. La vie à la maison est paisible, je sais Léo en sécurité aussi, le jardin prend ses couleurs de printemps, et nous savourons cet immense luxe d'une ouverture vers l'extérieur - nous déjeunons sur la terrasse, je travaille quelquefois au soleil, assise sur un tapis de pâquerettes. Elsa n'est plus seule, nous posons des jalons pour sa rentrée de septembre, là où nous semblions être dans l'impasse il y a encore quelques semaines. 

Les nôtres vont bien - nous avons aussi cette immense chance - quelques amis, quelques patients ont été bien malades mais sont déjà en convalescence, nos parents et proches sont en bonne santé à ce jour.

L'actualité ne rentre que de manière filtrée - pas de télévision, peu de radio, les articles du Monde auquel je me suis enfin abonnée - moins de bruit, plus de fond, et surtout, choisir - le moment, le thème, la qualité de l'information - enfin, dans les vertigineuses limites des incertitudes actuelles.

Un temps inédit, arraché aux transports, à un agenda perpétuellement surchargé, mais un temps pour le moment  finalement peu créateur, en tout cas sur les journées travaillées. Mon cerveau est indisponible - assez peu d'angoisse en tant que telle - une vague qui monte le soir parfois, ou un réveil précoce, la gorge serrée ou les larmes aux yeux à la lecture d'un article - mais pas davantage.

Peut-être aussi ce sentiment qu'il y aurait une forme d'indécence, dans ce contexte, à se montrer par trop affecté : nous ne sommes pas en danger ; nous ne sommes pas en première ligne ; notre environnement est incontestablement privilégié sur tous les plans.

Cette angoisse, je la ressens cependant dans ce ralentissement sournois, silencieux, ce bruit de fond constant dont j'essaie de me désengluer parfois - par un temps de méditation ou de prière, quelques postures de yoga, une lecture apaisante, un coup de fil affectueux.

Dans tout ce qui précède il y a de la gratitude à reconnaître, à ressentir - pour tout ceci, merci. Pour la santé, pour les liens, pour l'environnement de vie, pour ce rythme différent - malgré les inquiétudes financières j'apprécierais de travailler moins, pour pouvoir aller plus loin sur ce chemin qui nous oblige à nous tourner vers l'intérieur, à puiser dans nos ressources, notre imaginaire, à redécouvrir une certaine forme d'humilité aussi - comme en mer, il nous faut faire avec les éléments.

Je ne vois déjà plus comment ce monde pourrait revenir à une supposée normalité ; mais là encore, les suites économiques, politiques, sanitaires, sociales, écologiques sont à la fois tellement imprévisibles, démesurées et communes qu'à ce jour j'ai du mal à m'en faire pour nous individus - j'avance pas à pas, interrogative mais pour le moment tranquille. Non pas sereine - cette tranquillité n'exclut pas la peur, ni l'accueil de la peur - mais tranquille.

28 mars 2020

Et encore de la poésie

De tout, il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu'il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu, avant d'être terminé. Faire de l'interruption, un nouveau chemin, faire de la chute, un pas de danse, faire de la peur, un escalier, du rêve, un pont, et de la recherche... une rencontre.

Fernando Pessoa

25 mars 2020

Retrouver le goût...

...de la poésie.

Nous devrions cesser de croire que la bienveillance est une vertu infaillible.
Que la douceur est solide. 
Que l'oreille qui écoute jamais ne tombe malade.
Toute personne qui apporte de la légèreté échange sa chaleur contre un morceau de vos abysses.
Et nous en redemandons, encore et encore, sans chercher à savoir où s'entassent ces mauvais moments dans la vie de ces autres qui nous prêtent leurs nuances quand nous manquons de couleur.

Cécile Coulon, Abîmer la douceur

La prison

Mon adresse a changé.
L’heure de mes repas,
Ma ration de tabac, ont changé,
Et la couleur de mes vêtements, et mon visage et ma silhouette.
La lune,
Si chère à mon cœur ici,
Est plus belle et plus grande désormais.
Et l’odeur de la terre : parfums.
Et le goût de la nature : douceurs.
Comme si je me tenais sur le toit de ma vieille maison,
Une étoile nouvelle,
Dans mes yeux, incrustée.

Mahmoud Dawish

19 mars 2020

Nous ne sommes pas en guerre

NOUS NE SOMMES PAS EN GUERRE et n'avons pas à l'être...
Il est intéressant de constater combien nous ne savons envisager chaque événement qu’à travers un prisme de défense et de domination.
Les mesures décrétées hier soir par notre gouvernement sont, depuis ma sensibilité de médecin, tout à fait adaptées. En revanche, l’effet d’annonce qui l’a accompagné l’est beaucoup moins.
Nous ne sommes pas en guerre et n’avons pas à l'être.
Il n'y a pas besoin d’une idée systématique de lutte pour être performant.
L’ambition ferme d’un service à la vie suffit.
Il n’y a pas d’ennemi.
Il y a un autre organisme vivant en plein flux migratoire et nous devons nous arrêter afin que nos courants respectifs ne s'entrechoquent pas trop.
Nous sommes au passage piéton et le feu est rouge pour nous.
Bien sûr il y aura, à l’échelle de nos milliards d’humains, des traversées en dehors des clous et des accidents qui seront douloureux.
Ils le sont toujours.
Il faut s’y préparer.
Mais il n’y a pas de guerre.
Les formes de vie qui ne servent pas nos intérêts (et qui peut le dire ?) ne sont pas nos ennemis.
Il s’agit d’une énième occasion de réaliser que l’humain n’est pas la seule force de cette planète et qu’il doit - ô combien- parfois faire de la place aux autres.
Il n’y a aucun intérêt à le vivre sur un mode conflictuel ou concurrentiel.
Notre corps et notre immunité aiment la vérité et la PAIX.
Nous ne sommes pas en guerre et nous n’avons pas à l’être pour être efficaces.
Nous ne sommes pas mobilisés par les armes mais par l'Intelligence du vivant qui nous contraint à la pause.
Exceptionnellement nous sommes obligés de nous pousser de coté, de laisser la place.
Ce n’est pas une guerre, c’est une éducation, celle de l’humilité, de l’interrelation et de la solidarité."

Sophie Mainguy, médecin urgentiste

17 mars 2020

Liens thérapeutiques

Bonjour,
Cela fait des mois maintenant que je suis censée vous donner des nouvelles. Mais comme vous le savez, je ne suis pas très douée pour ce genre de choses... 
Les circonstances actuelles me poussent cependant à cesser de procrastiner. Je ne suis pas mise en danger par le virus mais la panique ambiante m'a fait reconsidérer mes appréhensions.
Je ne vous écris donc pas pour vous dire ce que je deviens mais plutôt pour m'assurer que vous, (...), vos proches et toute l'équipe (...) alliez bien.
C'est un peu étrange, je l'admets... Mais j'espère sincèrement que tout se passe bien de votre côté et vous souhaite le meilleur en dépit de la situation actuelle.

Prenez soin de vous

On nous a demandé de fermer nos portes, et de mettre nos pas en sommeil.

Ça ne veut pas dire que nous devons hiberner. Ce confinement ne nous rend pas moins beaux, moins drôles ou moins doués. Alors montrons-le.

Si tu n'as jamais eu le temps de te mettre à écrire ce roman fantastique, à reprendre ta guitare, à créer cette chaîne de tutos beautés, à te remettre au chant lyrique, fais-le. Et montre-le, que tu t'estimes doué ou pas.

Les obligations professionnelles seront sans doute toujours aussi fortes, l'angoisse peut-être aussi, mais prends du temps pour faire quelque chose qui te plait. Et partage-le. Qu'on fasse du bruit et de la lumière. Qu'on montre qu'on est tous là. Que ce moment n'est qu'un déplorable épisode, et qu'à notre façon, on essaye de le rendre moins pénible.

Pour ceux qui s'inquiètent, pour ceux qui sont en train de se battre contre la maladie, pour les guerriers qui les assistent de toutes leurs forces, et pour nous, tout simplement. On peut faire un petit peu de beau. Tous on a ce pouvoir. Alors faisons-le. Chantons, écrivons, faisons des blagues nulles, dessinons et animons.

Faisons de petites étincelles.

Prenez soin de vous.

Hugo

06 mars 2020

Revenir à soi




01 mars 2020

Transmission

C'est très étrange, ce qui se grave ou pas dans la mémoire des enfants, c'est incompréhensible. Ils prennent ce qu'ils doivent prendre, mais on ne saura jamais ce que ce sera ni l'importance que cela aura. Mais après tout, c'est leur histoire. Ça ne sert à rien de se poser la question de la transmission, elle est insoluble.

Tout cela est très mystérieux et passe bien au-dessus de tous les mots, de toutes les volontés. Je ne crois pas au passage de relais, même avec ses propres enfants. La seule transmission qui vaille, c'est une vraie générosité, sans espoir de retour. Une confiance qui s'entête, même si elle peut être déçue. 

Accepter de donner et de recevoir, de recevoir et de donner. Du bon ou du mauvais, peu importe puisque de toute façon on ne sait pas ce qui va infuser ni comment.  

Il n'y a que des relais d'amour.
La volonté n'a rien à voir là-dedans.

Gérard Depardieu, Monstre

23 février 2020

Moins seule

Ça m'a fait du bien je crois, d'échanger avec une autre femme sur ce que signifie être la mère d'un enfant en souffrance psychique - a fortiori quand on est soi-même un soignant. Sur ce que cela signifie vraiment, et constamment : la sortie du monde des parents ordinaires, ceux qui se réjouissent, se félicitent ou s'agacent des menus aléas de parcours de leur progéniture - et aussi la souffrance des frères et sœurs qui eux, poursuivent leur route de leur mieux, et des proches, qui font ce qu'ils peuvent.

La confrontation continue à la culpabilité, à l'impuissance, à la violence de ce qui circule, à la thématique suicidaire - toutes ces choses dont personne n'a envie de savoir quoi que ce soit, et qui restent inimaginables tant qu'on ne les a pas vécues. 

Les interrogations sans fin sur ce qu'il convient de faire, ou de ne pas faire. La disponibilité et la patience quotidiennes - épuisantes. La pensée encombrée, et la légèreté enfuie. La maltraitance culpabilisatrice de certains soignants, qui n'est pas sans laisser des cicatrices supplémentaires.

L'incompréhension des proches, même bien intentionnés, même sensibilisés, qui isole encore davantage, parce que nous n'avons plus l'énergie d'encore expliquer, justifier, et puis, expliquer quoi ? alors que nous en comprenons finalement nous-mêmes si peu

Accepter de ne pas comprendre, ne pas y renoncer pourtant.

La recherche constante de nouvelles pistes, les élans d'espoir, les désillusions cycliques. L'empathie déchirante, le collage inévitable et mortifère à la fois. La sensation d'imposture, les blessures narcissiques tous azimuts : mère nulle, thérapeute nulle - de quel droit, de quelle place prétendre accompagner l'autre, là où nous sommes impuissantes à aider nos enfants ?

Il faudrait pouvoir dire aussi ce combat permanent pour se dégager de cette marée noire, parler du deuil de l'enfant parfait comme de la mère idéale, de ce lent travail de séparation, de l'acceptation de cette deuxième mise au monde : ni irrémédiablement impuissantes, ni tragiquement toutes-puissantes, mais traversées par la Vie. Parler du courage, de la volonté, de l'amour en mouvement.

Et nous féliciter pour les montagnes soulevées en silence, et reconnaître qu'en travaillant sans relâche à éviter le pire, nous donnons une chance au meilleur.

PS : En écrivant ce billet, j'ai réalisé ceci  : ce que je dis ici de nous mères, pourrait à chaque ligne se dire aussi de nos filles. 

15 février 2020

Rencontres

Parfois, il y a des petits moments de grâce. Parce que certains patients sont diplômés, cultivés, littéraires, hypersensibles (toute ressemblance...) et qu'à les écouter je me surprends soudain à sourire bêtement, simplement charmée par l'histoire qui m'est racontée, la question qui s'ébauche ou la suggestion de lecture qui m'est indirectement faite - momentanément boutée hors de mon écoute de pro.

Ce matin j'ai entendu parler par l'une d'amants nomades qui se refusent à la banalité triste des hôtels, des dérives publicitaires d'un grand groupe de presse contre lesquelles seul l'humour fait encore rempart, des retrouvailles avec un piano nommé Roland et de la joie de constater que dans ses mains de pianiste si longtemps oubliées, se cache un trésor de souvenirs et de rencontres précieuses qui resurgissent à travers la musique...

Et, par l'autre, de Nietzsche lu trop tôt, du désespoir chez Romain Gary, et de sa découverte récente d'Annie Ernaux - lui qui est comme elle un transfuge et se demande encore et toujours, malgré un poste à responsabilités, "où il a le droit de s'asseoir". 

Avec lui, j'ai partagé une question ouverte sur la place possible de la spiritualité comme réponse à son intranquillité. Ce qui m'a valu cette bouleversante réponse : "J'aurais bien trop peur de me mettre à croire en quelque chose".

Avec la première, une citation d'Henry James qui m'avait émue récemment : "Les histoires n'arrivent qu'à ceux qui savent les raconter."

14 février 2020

Hypersensibles et empathes

Le souci à travailler avec ceux-là - et je travaille souvent avec eux, ce qui n'a rien d'un hasard, c'est qu'il n'est possible de rien leur cacher. Comme cette élève infirmière qui s'est assise devant moi ce matin, et a commencé direct par - Je sais que ce n'est pas ma place de vous demander ça, mais j'ai l'impression que vous n'allez pas très bien ?

Yup. A lire beaucoup sur ces questions - pour Elsa et pour mes patients, je me dis que je ne suis en fait pas différente d'eux. Juste un peu plus âgée, avec des stratégies de défense un peu plus solides, une capacité acquise à littéralement oublier à quel point un mot malheureux peut me blesser, un détail anodin faire resurgir un chagrin intact, mais aussi à quel point un hasard poétique, un rayon de soleil sur un visage, un geste délicat peuvent m'enchanter.

J'ai juste appris à faire semblant, y compris pour moi-même. A endosser le costume de la G.O, de celle qui tient les choses et se tient elle-même, celle qui anticipe, organise, réalise. Je suis celle-là aussi. Je suis également celle qui prétend que ce que je vis depuis des années, la fin de notre famille, la souffrance d'Elsa, le suicide d'Hugo, la précarité professionnelle, n'est pas insupportable. Mais qui consacre tellement d'énergie à maintenir le barrage qu'elle n'a plus d'espace pour être - simplement être.

Évidemment j'ai le sentiment de m'y perdre, de vivre trop souvent trop loin de ce que je suis. M'interroge sur cette part parfois écorchée, parfois exaltée, qui demande à la vie d'être bigger than life et s'y cogne sans cesse, cette part qui ne renonce à rien, ni au passé pourtant révolu ni aux lendemains qui chantent, mon insistante petite Antigone intérieure :

Vous me dégoûtez tous avec (...) votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. 

Cette part où la créativité le dispute à la violence, la vitalité au désespoir. Cette part que l'adulte tait, et que mes proches ignorent la plupart du temps, ou considèrent comme un discret grain de folie, qui fait mon charme sans porter à conséquence car comme dans la chanson de Lynda Lemay, globalement, " bravo, je suis grande, je suis raisonnable, je donne l'exemple, je suis responsable..."

Cette part qui en ce moment et pour un oui ou pour un non affleure sous ma peau, déborde en chagrin ou en colère, et secoue mes rêves. Cette part qui n'est autre que moi.